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Morton Feldman : Rothko Chapel.

par Michael Ertzscheid, le 21/02/17

La célèbre Chapelle Rothko de la Ménil Fondation à Houston est ornée de quatorze toiles de Mark Rothko. Présent lors de l’inauguration du lieu en 1971 Morton Feldman accepte de composer, à la demande de John et Dominique de Ménil,  une grande œuvre musicale en hommage au peintre américain tout simplement intitulée Rothko Chapel.  

Morton Feldman (1926-1987) compose Rothko Chapel en pensant aux contraintes du lieu et aux peintures de Mark Rothko : la forme octogonale de cette chapelle se révèle propice aux effets d’antiphonaire (alternance de deux chœurs) , mais l’espace est assez modeste ; il imagine alors un chœur mixte avec soprano solo, percussions, célesta, et alto solo.

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Mais il compose aussi pour « un lieu de contemplation où des hommes et femmes, croyants ou non, peuvent méditer en silence, dans la solitude ou dans une cérémonie, ensemble ». Et en vérité, c’est bien une méditation qu’il nous offre. Une méditation sur la mort de son ami, Mark Rothko, qui s’est suicidé un an auparavant, et dont on entend peut-être la voix déchirante à l’alto :

Une méditation sur « la mort de l’art » (« je crois qu’un aspect de mon attitude concernant le fait d’être compositeur est le deuil »).Une méditation sur la vie également, celle de Feldman lui même, ce qui en fait peut-être sa seule œuvre autobiographique « où toutes sortes de faits, littéraires, évocateurs, se sont introduits ».

« La pièce commence comme une musique de synagogue ; un peu rhétorique et déclamatoire : 

Et, tandis que je prends de l’âge, la pièce devient un peu abstraite, tout comme ma propre carrière» :

« Puis, vers le milieu, il y a un élément qui est vraiment étrange par rapport aux autres parties mais qui fait de la pièce un voyage très intéressant : là où j’utilise seulement les mêmes accords pendant un long moment ; et c’est très monochrome…

C’est là où j’atteins ce degré d’abstraction. Non pas que j’imite Rothko, mais je suis certainement assez proche de ses dernières peintures, qui sont dans la chapelle, avec cette sorte de nuance unique d’une couleur… ».

Enfin, la pièce se referme sur une mélodie d’inspiration hébraïque, composée en 1940, quand il avait 14 ans à peine ; modale, nimbée de vibraphone, c’est une voix qui s’élève d’un passé plein de clameurs et de fureurs, un chant au milieu des cris, qui a su creuser son sillon jusqu’à nous à force de murmure, pour se fondre dans les tenues monochromes du chœur. Comme si son adolescence s’oubliait dans les peintures monumentales, comme s’il devenait enfin tableau.

 

> Rothko Chapel de Morton Feldman, en concert le 24.02.2016 à la Philharmonie de Paris 

Photos (de haut en bas) : Rothko Chapel © Hickey-Robertson. Courtesy of the Rothko Chapel, Houston, TX ; Morton Feldman – DR  / Extraits musicaux : Archives Ensemble intercontemporain / Citations de Morton Feldman : propos du compositeur tirés de notes de programme sur Rothko Chapel. 

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