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Une quête de l’intensité. Entretien avec Gregor A. Mayrhofer.

par Pierre-Yves Macé, le 05/01/17

Jeune chef d’orchestre, Gregor A. Mayrhofer mène également une carrière de compositeur, avec un catalogue déjà riche de plusieurs pièces pour orchestre, voix, ensemble et électronique. Fasciné par les effets de la technologie sur les modes de vie de nos sociétés, il prépare une nouvelle œuvre qui sera créée à Cologne le 10 janvier 2017  puis repris à Paris le 24 février : Grand hommage à l’âge de la technique, d’après une sculpture d’Arnaldo Pomodoro.

Gregor, pour commencer, pourriez-vous résumer brièvement votre parcours ? Quel a été votre premier contact avec la musique ? Quelles ont été les rencontres ou les événements déterminants qui vous ont amené à devenir compositeur ?

Mes parents sont tous les deux musiciens, de sorte que mon premier contact avec la musique date littéralement d’avant ma naissance, lorsque j’étais encore dans le ventre de ma mère. Par la suite, j’ai commencé très tôt à improviser au piano, avant même de recevoir mes premières leçons « officielles ». J’avais alors beaucoup plus de plaisir à chercher ma propre musique qu’à m’entraîner sur d’autres morceaux. L’improvisation est peu à peu devenue composition, et la composition direction d’orchestre. J’ai toujours été intéressé par les différents aspects de la création du « moment musical », par la façon de le communiquer et de le percevoir. ce qui explique aussi ma fascination durable pour le jazz. Après mes études de composition et de formation sonore à Munich, j’ai été très marqué par le travail plus intensif sur l’acoustique et la musique électronique live que j’ai pu faire au CNSMDP de Paris.

Vous êtes aujourd’hui chef d’orchestre et compositeur. Comment ces deux activités viennent-elles se compléter ?

J’ai toujours voulu découvrir comment la musique fonctionne et ce qu’elle est vraiment. Pour cela, il ne me suffisait pas de simplement « penser » la musique, je voulais aussi savoir ce que l’on ressent à la « faire », c’est pourquoi j’ai aussi interprété moi-même beaucoup de mes pièces. Quant à la direction d’orchestre, c’est un rôle intermédiaire fantastique : on ne produit pas directement de son, mais on a une vue sur l’ensemble et il faut essayer de comprendre et de pénétrer une œuvre au plus profond de son être pour lui donner ensuite forme collectivement. Par ailleurs, chaque formation donne aussi à observer de multiples aspects psychologiques, sociaux et de dynamique de groupe, c’est passionnant.

Par rapport à la composition, la direction d’orchestre est souvent un travail assez simple : malgré une liste interminable de choses qu’il faut apprendre et savoir, et qui exigent souvent beaucoup d’application et de discipline, l’objectif est toujours parfaitement clair. Dans la composition en revanche, je trouve que les grandes questions du « pourquoi ? » et du « comment ? » sont beaucoup plus complexes et demandent plus d’efforts : la musique doit-elle distraire ? Doit-elle plaire, et à qui doit-elle plaire ? Ou alors n’est-elle « bonne à rien » et juste là au titre de « l’art pour l’art » ? Le chef d’orchestre doit être communicatif et tirer le meilleur parti des structures existantes, tandis que le compositeur ne souhaite parfois que s’éloigner de toute société et se dresser contre toute forme établie afin de pouvoir développer une pensée nouvelle. Enfin, là où les choses deviennent passionnantes c’est lorsque tous – le chef d’orchestre et les interprètes – deviennent « compositeurs du moment », lorsqu’ils se mettent ensemble en quête de ces moments mystérieux et inexplicables qui voient naître l’art véritable.

Vos pièces (je pense notamment à l’œuvre pour grand orchestre Doch heimlich dürsten wir…, d’après un poème de Hermann Hesse), sont animées d’un souffle et d’une sonorité très ronde et généreuse, assez rares dans la musique d’aujourd’hui… On pense presque à Bruckner. Parler de romantisme vous paraît-il pertinent pour évoquer votre musique ?

Non, dans le sens où le concept de « romantisme » implique à mes yeux un retour à cette période. Or, je ne veux pas reculer, mais avancer ; le temps lui aussi va uniquement vers l’avant. Je crois que nous vivons une génération passionnante, nous les jeunes compositeurs, car les positions les plus extrêmes font déjà partie du passé : les tentatives de créer une musique purement intellectuelle ou la plus émotionnelle possible, de donner une forme musicale au pire chaos, à l’organisation la plus parfaite ou au néant ont déjà eu lieu. Même les différentes « réorientations » du néoclassicisme, du néoromantisme, de ce qu’on a appelé la « nouvelle simplicité », voire de la polystylistique sont tous des courants qui ont vu le jour bien avant ma naissance.

Nous vivons à une époque où nous pouvons en permanence disposer, le plus souvent pour presque rien, de toute l’histoire de la musique dans notre poche, sur notre téléphone portable ; c’est aussi pour cette raison qu’il n’est à mes yeux pas important qu’une musique actuelle ressemble à une autre d’il y a dix ou deux cents ans. Ce qui m’intéresse en revanche, c’est la question de l’intensité. Comment elle naît et les moyens extrêmement divers d’y parvenir : sentiments, formation sonore complexe des cinquante dernières années, improvisation effrénée de jazz, prise de conscience du contexte sociopolitique ou exploration passionnante de possibilités sonores électroniques nouvelles. Concernant cette recherche de l’intensité, aucune autre forme d’art ne m’a paru posséder un potentiel aussi important que la musique.

Vos pièces semblent souvent naître d’une « stimulation » extramusicale : la littérature notamment (Kafka, Hesse) semble y tenir une grande part.

Lorsque je compose, je n’ai pendant longtemps qu’un « sentiment » très vague ou une vision intérieure très floue de ce que sera la prochaine pièce. D’autres mouvements artistiques m’aident alors parfois à concrétiser mon idée. Plutôt que d’affirmer que mes idées musicales sont tirées de la littérature, on peut dire que les textes, les images ou les nouvelles connaissances scientifiques ont souvent un effet catalyseur et permettent, par le détour d’un « autre langage artistique », de donner une forme musicale concrète à quelque chose qui était déjà présent intérieurement. C’est l’élément déclencheur extérieur qui permet tout d’un coup de formuler.

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Pouvez-vous présenter votre nouvelle œuvre qui sera jouée le 10 janvier 2017  à la Philharmonie de Cologne dans le cadre d’un concert dédié aux relations entre la musique et les arts plastiques ? Le titre, en particulier, est très intrigant : Grand hommage à l’âge de la technique

Le titre fait référence à une œuvre précoce du sculpteur Arnaldo Pomodoro, un grand relief de façade à Cologne (photo ci-dessous). Là aussi, ma création ne sera pas une « mise en musique » de cette œuvre ; cette dernière a cependant cristallisé en moi quelques idées et réflexions. Deux choses m’ont fasciné dans cette œuvre d’art : d’abord, j’y ai immédiatement vu une image flottant entre puces d’ordinateur et images de Google Maps. Or, elle date de 1964, une époque où les photos satellites, et même les développements de l’informatique, n’en étaient qu’à leurs débuts. Consciemment ou inconsciemment, Pomodoro a créé quelque chose qui, des années plus tard, est devenu brusquement encore plus actuel et plus réel qu’il n’aurait pu l’imaginer au moment de sa création.

En second lieu, ce titre m’a frappé par son ambiguïté. Je ne sais pas dans quelle mesure il reflète la fascination sincère de Pomodoro pour la technique (que je partage absolument) ni si une connotation équivoque et sceptique à l’époque (que je partage aussi) était déjà présente. Aujourd’hui, ce nom prend naturellement une certaine dimension critique, voire ironique. J’y perçois bon nombre de thèmes actuels comme la surveillance permanente par les satellites et leur observation de la planète, sans compter ce que nous-mêmes fabriquons : des puces électroniques à l’échelle microscopique, d’immenses usines et des paysages industrialisés à l’échelle macroscopique. En même temps, on peut justement voir dans cet hommage ambivalent une référence à la puissance des nouveaux et invisibles « dieux de la technique » qui règnent sur notre temps et déterminent nos pensées.

« Internet » dans son ensemble, aujourd’hui si présent et si important, basé sur ce même développement des micro-puces, n’est cependant pas un lieu, mais uniquement un tissu d’une infinie complexité composé de ce que nous pensons et savons, et de la manière dont nous communiquons. Comme Internet, la musique n’est rien de concret, mais un réseau de communications tout aussi abstrait et complexe entre le compositeur, le chef d’orchestre, les interprètes et le public. Et comme Internet aussi, elle n’est par nature ni bonne ni mauvaise, elle éclaire simplement différemment la manière dont nous réussissons ou ne réussissons pas à communiquer entre nous, les humains.

 

 

Photos : Gregor A. Mayrhofer © Luc Hossepied pour l’Ensemble intercontemporain / Relief de façade à Cologne – DR

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