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Matthias Pintscher, sonic eclipse

par Jéremie Szpirglas, le 07/09/16

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Pour cette nouvelle saison 2016-2017, l’Ensemble intercontemporain ajoute à son répertoire un cycle concertant de Matthias Pintscher composée entre 2009 et 2010 : sonic eclipse pour cor, trompette et ensemble, qui sera joué le 9 septembre à Berlin avant d’être repris le 15 novembre à la Philharmonie de Paris. À cette occasion, le directeur musical de l’EIC nous fait pénétrer dans son atelier de création en nous donnant un petit aperçu du processus de composition…

 

Matthias, quelle est l’origine du cycle sonic eclipse ?

Au commencement, il y avait surtout mon désir d’écrire pour le cor et la trompette. Ce sont deux instruments que j’avais alors le sentiment d’avoir, non pas négligé, mais peut-être pas exploré de manière suffisamment exhaustive. Avant toute autre chose, je voulais élargir la « palette sonore » proposée par ces deux cuivres dans le cadre de ma musique et de ma réflexion esthétique. M’affranchir des conventions d’écriture pour mieux saisir l’âme de ces instruments. J’ai ainsi trouvé des sons, des phrasés, des articulations que je ne croyais pas possibles — et je suis certain qu’on pourrait aller plus loin encore. Mais, à mesure que j’avançais dans mes recherches, j’ai surtout découvert que le cor et la trompette, si proches en apparences, sont en réalité de natures radicalement différentes !

C’est de ce constat qu’est née l’idée de ce triptyque : dans les deux premiers volets, la trompette, puis le cor, exposent leurs caractères et leurs styles propres — les deux solistes échangeant leurs rôles entre les deux. Enfin, dans la dernière pièce, j’ai voulu faire l’expérience d’une trompette qui voudrait sonner comme un cor, et vice versa. Chacun allant vers l’autre pour se rencontrer à mi chemin, les deux palettes sonores deviennent presque identiques au point de faire « imploser » le discours musical. Ce n’est qu’en réfléchissant à cela que le concept « d’éclipse » m’est venu à l’esprit.

 

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répétition de celestial object II (sonic eclipse II) à la Cité de la musique

 

L’idée d’éclipse n’est donc pas à l’origine de l’œuvre ?

Non : elle est arrivée en cours de composition. Je ne voulais pas écrire une pièce sur une éclipse, mais je me suis rendu compte que c’était justement ce que j’étais en train de faire musicalement ! Et le titre s’est imposé de lui-même.

 

Cela a-t-il réorienté la composition en cours ?

Cela a sans doute joué un rôle dans l’écriture de la partition de l’ensemble de chambre : évoquer les galaxies et les constellations convoque immédiatement un certain univers sonore, fait de gestes majestueux, mais aussi de sons à l’énergie très précisément dosée. C’est du reste un aspect de l’écriture que j’ai développé plus tard dans mon concerto pour deux trompettes Chute d’étoiles (2012) : les passages les plus calmes, les pianissimo les plus ténus, dégagent une puissante intensité, pareille à celle des fortissimo les plus éruptifs.

Je n’ai jamais vu le Grand Canyon. Mais tous ceux qui y sont allés et y ont passé une nuit à la belle étoile, à contempler la voute céleste, m’ont dit combien ils avaient le sentiment d’en être plus proche, combien palpables sont la profondeur du bleu et l’infinité du cosmos. C’est aussi ce sentiment pénétrant d’immensité, ces nuances subtiles d’éclat et de rayonnement venant des étoiles, que j’ai voulu exprimer via ma musique.

 

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sonic eclipse serait-elle donc la première composition d’une série inspirée par le cosmos ?

C’est possible ! Le pouvoir que les astres exercent sur nous est incroyable, et principalement celui de la lune et du soleil, qui déterminent et règlent notre quotidien. En somme, ce triptyque est un salut profond à la nature, au cosmos. En écoutant cette musique, vous aurez probablement l’impression d’entendre les sons de la nature. sonic eclipse est une œuvre très spirituelle, d’une fibre semblable à celle de toutes ces pièces auxquelles je donne des titres en hébreux depuis une dizaine années.

Dans votre récent cycle Profiles of Light (dont les premiers volets ont été créés en 2015, en partie par les solistes de l’Ensemble intercontemporain), vous présentez également comme deux personnalités instrumentales que vous mariez ensuite.

Absolument. C’est sans doute l’un des fils rouges de mes créations ces derniers temps : des palettes sonores hétérogènes aspirent à se rapprocher les unes des autres pour former une union, sans pour autant abandonner leurs personnalités propres. Au reste, c’est un phénomène fondamentalement humain, comme de tomber amoureux, aller vers l’autre pour mieux le connaître, et tenter d’atteindre à un unisson parfait, pourtant impossible à réaliser.

Extrait de celestial object I (première partie du cycle sonic eclipse)

 

Photos (de haut en bas) : 1 © Franck Ferville / 2-3 © Ensemble intercontemporain

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