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Portrait ManiFeste 4/6. Huihui Cheng, la musique comme une sculpture cinétique.

par Jéremie Szpirglas, le 29/06/16

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Organisé par l’Ircam, l’Académie du festival ManiFeste offre chaque année à de jeunes compositeurs venus du monde entier la chance de travailler avec l’Ensemble intercontemporain, ensemble associé de l’Académie. Jusqu’au 1erjuillet, date des concerts de sortie d’atelier, nous vous proposons le portrait de six d’entre eux, qui participent soit à l’atelier de composition pour ensemble dirigé, soit à celui de composition de musique de chambre, placés respectivement sous la direction des compositeurs Philippe Leroux et Rebecca Saunders. Nous allons cette fois à la rencontre de Huihui Cheng, jeune compositrice chinoise qui a fait ses études entre l’Allemagne et la France, dont on découvrira la création pour ensemble Kinetic Distance I.

 

Huihui, depuis quelques années, vous semblez vous intéresser plus particulièrement aux domaines de la musique électronique et de la musique vocale. Pourquoi cela ?

Tout est parti de ma première pièce avec électronique live Tianwen, pour deux ensembles vocaux, flûte, violoncelle, orgue et électronique, en 2012. Cette expérience a bouleversé ma vision de la musique électronique. N’étant à l’époque pas du tout formée à l’électronique, j’ai été bien aidé par un ingénieur du son, mon professeur Piet Johan Mayer à la Haute Ecole de Musique de Stuttgart et mon condisciple Remmy Canedo. Lors de la création, avec les douze chanteurs répartis autour du public, le grand orgue et le son électronique, l’expérience acoustique fut très impressionnante : un véritable choc, qui m’a donné l’envie d’apprendre et de composer avec électronique.

C’est aussi grâce à cette pièce que j’ai eu la chance de rencontrer Johannes Knecht, le chef qui en a dirigé la création, et qui m’a ensuite soutenue auprès des étudiants de sa classe d’ensemble vocal pendant toute une année. Ainsi est née ma pièce suivante, une pièce de théâtre musical, Ohne Gewähr. A l’issue de cette collaboration, je me suis dédiée à la composition pour voix et théâtre musical.

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Vous avez couramment recours à des instruments traditionnels. Pour quelle raison et comment les utilisez-vous ?

En tant que compositrice chinoise, je ne peux oublier que le potentiel des instruments chinois est encore en grande partie sous exploité. De fait, l’histoire de la musique chinoise n’a connu quasiment aucun véritable compositeur de musique instrumentale, et le répertoire instrumental est majoritairement l’œuvre de musiciens/interprètes. Du reste, le métier de compositeur est là bas un concept assez récent : il remonte je crois à l’époque où la musique contemporaine occidentale a été importée en Chine, après le second conflit mondial. Le répertoire se réduit donc principalement à des pièces très virtuoses, qui développent grandement les techniques de jeu. Résultat : en composant pour ces instruments chinois, je ne ressens aucune limitation, aucun enfermement.

J’ai composé une pièce pour pipa et électronique l’an dernier, et une autre cette année pour erhu et électronique pour une série de concerts à Paris, dans quelques villes allemandes et à Taipei. Je continuerai à composer pour tous les instruments chinois solistes avec électronique. Je suis aussi membre de la direction artistique de l’Ensemble Sinogerman sound, composé de deux instruments chinois — l’erhu et la pipa —, et d’un saxophone. Nous jouons en relation avec d’autres médias artistiques et aimerions développer encore notre activité de concerts.

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Pourriez-vous nous dire quelques mots sur Kinetic Distance IV, la pièce sur laquelle vous travaillez dans le cadre de l’atelier de l’académie ManiFeste ?

Elle fait partie d’une série de pièces que je compose en ce moment et qui trouvent leur origine dans les arts cinétiques. J’aime les sculptures cinétiques parce que ce matériau en mouvement présente un résultat visuel en évolution, ce qui évoque pour moi un matériau musical, qui serait saisi dans un même état, mais à des distances ou à des tempos variables. Présenter une structure cinétique en musique n’est toutefois pas chose aisée, et j’ai fait diverses tentatives, comme par exemple en considérant les gestes de l’interprète comme une sculpture cinétique (dans Kinetic Distance II, les interprètes font bouger des objets en jouant). Dans Kinetic Distance IV pour l’Ensemble intercontemporain, je fais en sorte que les instruments de percussion, tous disposés sur la peau de la grosse caisse, forment une sculpture cinétique sonore.

La grosse caisse devient ainsi comme une grosse music-box en même temps qu’une table de résonance, qui s’écarte lentement au cours de la pièce de sa position initiale, sous l’action du percussionniste. À la demande de notre professeur, Philippe Leroux, j’ai toutefois laissé ouvertes les parties de percussion et de contrebasse, ce qui signifie que le contrebassiste pourra jouer librement et que le percussionniste choisira lui-même la combinaison d’instruments destinée à imiter la sculpture cinétique sonore. Quant au chef, il pourra librement doser l’équilibre entre l’ensemble et le duo contrebasse/percussions, pour faire de l’ensemble une sculpture en mouvement. C’est une idée que je cultive depuis longtemps mais que je n’avais jamais tenté de mettre en œuvre jusqu’ici, surtout avec un ensemble de cette envergure.

 

 

 

Photos (de haut en bas) : © Qing Shan / © Chen Hua

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