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Portrait ManiFeste 3/6. Changer de Couplets avec Arne Gieshoff.

par Lou Madjar, le 28/06/16

Arne Gieshoff

Organisé par l’Ircam, l’Académie du festival ManiFeste offre chaque année à de jeunes compositeurs venus du monde entier la chance de travailler avec l’Ensemble intercontemporain, ensemble associé de l’Académie. Jusqu’au 1erjuillet, date des concerts de sortie d’atelier, nous vous proposons d’aller à la rencontre de six d’entre eux, qui participent soit à l’atelier de composition pour ensemble dirigé, soit à celui de composition de musique de chambre, placés respectivement sous la direction des compositeurs Philippe Leroux et Rebecca Saunders. Entretien avec le jeune compositeur allemand Arne Gieshoff (atelier de composition pour ensemble), également co-fondateur et directeur artistique de l’Ensemble Explore.

Arne, pour vos créations vous utilisez souvent des instruments singuliers (du moins dans un contexte de création musicale : mélodica, toy piano, clavecin) : sont-ils une réponse à un besoin sonore ou, au contraire, une impulsion nécessaire à l’écriture ?

D’abord, les qualités sonores et les possibilités de certains de ces instruments, tels que le mélodica ou le toy piano, m’intriguent. N’étant pas très raffinés de par leur facture, certains de leurs particularismes bruités peuvent être exploités. Souvent leur usage se rapporte également à une idée poétique propre à la pièce : dans verdreht (« tord ») pour trombone, mélodica et mélodica scordatura, la musique se comporte à bien des égards comme un jouet mécanique cassé, dont le déroulement donne forme à des silhouettes étranges. Dans Dichtere Kreise (« des milieux plus étroits ») pour flûte, mélodica, piano (toy piano) et violoncelle, la délicate maladresse du matériau de piano est renforcé par le toy piano, tandis que le son nasal du mélodica, qui agit à égalité du traitement de l’ensemble, se reflète dans le son du violoncelle qui est assourdi par une feuille d’aluminium pour recréer un son nasal similaire. Toutefois, l’utilisation des instruments jouets n’est pas du tout une posture de composition par défaut. Elle doit vraiment être motivée par un projet musical spécifique.

Les titres de vos œuvres sont souvent assez mystérieux : que représentent-ils pour vous ?

Pour moi, le titre d’une pièce évoque bien souvent un ou plusieurs enjeux à l’œuvre au cours du processus d’écriture. J’ai tendance à être attiré par des mots polysémiques, dont toutes les significations soulignent une préoccupation de la pièce. Par exemple, dans mon œuvre κατά, le titre évoque les spéculations du mathématicien britannique Charles Howard Hinton concernant l’espace géométrique à quatre dimensions. Le terme κατά (du grec « vers le bas ») a trait à la direction analogue « vers le bas », mais selon l’axe ajouté d’une quatrième dimension. La musique elle-même suggère cet axe au sein de l’ensemble et s’organise autour de cet axe, selon des schémas rythmiques et harmoniques en constante évolution.

L’une de mes récentes pièces pour orchestre s’intitule Burr, un titre qui est à la fois un son vrombissant, le « r » uvulaire de Northumbrie, une croissance déformée et irrégulière des arbres, mais qui évoque dans le même temps une partie de matériau qui reste présente dans le discours, même à l’issue d’un processus de transformation, quand bien même elle n’y serait pas désirée, ou le puzzle-burr à trois dimensions, ainsi nommé d’après ces irritantes boulettes de graines pointues qui collent aux vêtements. Toutes ces significations sont, d’une certaine manière, pertinentes pour éclairer le matériau et ses intentions.

Pourriez-vous nous dire quelques mots de Couplets, l’œuvre sur laquelle vous travaillez pour cet atelier de l’Académie ManiFeste ?

Un couplet est un paragraphe de deux lignes. Dans cette pièce, une série-variante de 27 couplets courts, qui contiennent des surimpositions de deux vers toujours identiques, sont assemblés selon des procédures distinctes comme des cellules isolées. Entre chaque s’insèrent des sections indépendantes. Plus tard, ces cellules et sections sont recombinées dans un patchwork de variantes, dans l’espoir de révéler des possibilités formelles qui m’étaient préalablement cachées. Plus que de prédisposer des événements sonores au sein d’un schéma formel, je préfère m’appuyer sur l’invention de structures sans préjuger de leurs places au sein du tout.

 

 

 

Photo DR

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