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Par ici et Par là avec Johannes Maria Staud, compositeur.

par David Verdier, le 30/04/16

Par ici ! (2012) et Par là ! (2015/2016) sont deux œuvres pour ensemble composées par Johannes Maria Staud. La première est inspirée d’un vers du Voyage de Charles Baudelaire. La deuxième trouve sa source dans une citation extraite du Gai savoir de Friedrich Nietzsche. Ces deux pièces seront interprétées par l’Ensemble intercontemporain le 6 mai 20126 à la Philharmonie de Cologne, dans le cadre du festival Acht Brücken. Le compositeur autrichien revient sur leur origine et leur signification.

 

Contrairement à votre monodrame Le Voyage composé en 2012 d’après le poème éponyme de Charles Baudelaire, vous n’utilisez pas directement la voix chantée dans vos deux œuvres, Par ici ! et Par là! Pourquoi cela ?

Pour Le Voyage, je me suis plongé dans l’univers de Baudelaire. Le projet a dû être reporté d’un an car c’était difficile de combiner dispositif électronique, orchestre, récitant et voix chantées. J’ai opté pour une courte citation de Baudelaire, point de départ de l’écriture de Par ici !. Cette citation décrivait parfaitement la situation dans laquelle j’étais. J’étais séduit par les possibilités harmoniques qu’elle me suggérait. Quand je commence à composer une pièce, je me sens un peu comme Ulysse dans L’Odyssée : j’ai le sentiment de m’embarquer pour un voyage sans trop savoir vers quel rivage je me dirige.

Je ne voulais pas d’une musique à programme, juste d’une partition librement inspirée par un extrait très court, un peu à la manière d’un motif pictural : « Vous qui voulez manger le Lotus parfumé ». C’est une image littéraire très séduisante. J’ai été sensible à la musicalité de phrases telles que « Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres ? »Je vois dans ce poème une sorte de fonction de la musique, à savoir : faire entendre ces voix étranges et énigmatiques. Ecrire ces deux pièces instrumentales, c’était comme un voyage intérieur à la découverte de moi-même.

Cette notion de voyage est très présente chez vous. Votre musique fait explicitement référence à une forme de parcours sonore cartographié. Les nombreux changements et qu’elle comporte entraînent l’écoute dans de multiples directions…

Toute notation musicale est pour moi comme une cartographie de la pensée. Dans une partition de chef d’orchestre, il y a beaucoup d’indications de direction et pourtant on navigue toujours à l’écoute comme dans un territoire qu’on appréhende pour la première fois. J’ai fait allusion à ce phénomène en 2001 dans ma pièce pour ensemble A map is not the territory. Cette analogie pourrait paraître un peu naïve mais elle est très importante pour moi. Dans l’incipit du Voyage de Baudelaire il y a cette formule fascinante : « Pour l’enfant amoureux d’estampes et d’espaces… ». Je suis très sensible à cette idée de voyage mental, immobile à son bureau. En quelque sorte, on dresse une carte pour s’y perdre. C’est peut-être un trait typique de la littérature française de cette époque ; je pense notamment à Jules Verne et Joris-Karl Huysmans. La toute-puissance de Google Earth réduit à néant cette rêverie. Notre époque vit une sorte de romantisme interrompu.

Par ici ! – extrait de la partition 

Comment s’est opéré le choix de Nietzsche après Baudelaire pour la création de Par là ! ?

La citation que je mentionne dans l’en-tête est pour moi un repère, une clé qui m’aide à m’introduire dans une atmosphère. J’étais inspiré par l’effet d’antagonisme que produirait le rapprochement de ces deux auteurs. Le titre a surgi dans une conversation que j’avais avec Hervé Boutry, directeur de l’Ensemble intercontemporain. Après Par ici ! , pourquoi ne pas imaginer un Par là ! ? Malgré mes efforts, je n’ai pas trouvé l’expression « Par là ! » dans Baudelaire. J’ai dû me contenter de son équivalent Dorthin qui ouvre le poème « Nach neuen Meeren » (Vers des mers nouvelles), extrait du Gai savoir de Friedrich Nietzsche. En France, la poésie de Nietzsche est moins connue que ses autres ouvrages mais c’est pourtant un parfait écrivain et un fin styliste. Ce qui m’a intéressé, c’est le fait que ces deux hommes ont choisi de décrire un monde pré-moderne qui aura des résonances terribles par la suite. Le monde cruel, excentrique et onirique de Baudelaire fascinait Nietzsche. Avec lui, la philosophie allemande s’inspire de l’infini baudelairien avec l’aphorisme comme expression, un peu à la manière de Walter Benjamin, autre grand admirateur de Baudelaire. L’allusion que fait Nietzsche au départ des caravelles de Christophe Colomb rappelle le thème du Voyage de Baudelaire. Les deux citations sont très proches et j’ai cherché à mettre en liaison deux univers communs.

Quels sont les points communs et les différences entre Par ici ! et Par là ! ?

Par ici ! est assez court et il me semblait que je n’en avais pas terminé avec l’exploration de la microtonalité. Entre temps, l’IRCAM a mis au point un nouveau programme (Pianoteq), qui permet d’effectuer des détimbrements plus faciles. J’ai travaillé avec ce patch pendant quatre ans, ce qui m’a permis d’améliorer les sonorités que je recherchais. Dans Par ici !, il y a un accord entre un triton et la quinte, tandis que dans Par là !, c’est entre triton et quarte. Au départ, j’avais imaginé beaucoup plus de détimbrements mais je suis revenu à un concept plus simple. J’ai puisé mon inspiration la manière dont Gérard Grisey introduit avec subtilité et délicatesse le piano détimbré dans Vortex temporum. Cette technique fonctionne si on pense les rythmes harmoniques et les modulations dans un contexte en dehors de la tonalité. J’ai cherché dans Par là ! une puissance de la tension harmonique qui m’intéressait pour la tonalité mais dans un contexte atonal. J’explore un univers totalement neuf.

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Par là ! – extrait de la partition 

Vous aimez les départs vers l’inconnu ?

Je pars du principe que si l’on compose, c’est toujours quelque chose de positif et d’optimiste. J’aime me dire que je pars explorer des pays imaginaires. Si j’étais pessimiste, je ne composerais pas. Evidemment l’actualité politique nous invite à nous replier vers la création artistique afin d’y trouver un motif d’espérer. Je m’intéresse à un forme d’utopie. Quand Nietzsche utilise le terme de « ungeheuer » pour décrire l’infini, il ne faut pas y voir simplement l’aspect « monstrueux ». L’expression est ambiguë car elle fait également référence à l’immensité de l’horizon. C’est la même chose dans la conclusion de la Divine Comédie de Dante ou dans L’Odyssée. On se dirige vers une énigme « sans limite ». Le compositeur vit des aventures à la manière d’un naufragé sur l’océan ; à la différence près qu’il ne risque aucun danger, il « joue » au naufrage, qui est ici une imitation de la vie.

Ecouter un extrait de Par ici !

 

Portrait © Priska Ketterer / extraits des partitions © Universal Edition

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