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Edgard Varèse, Offrandes

par Michael Ertzscheid, le 06/04/16

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Charismatique, regard pénétrant et chevelure indomptable qu’il coiffait avec ses doigts, Edgard Varèse ressemble un peu à un savant fou – c’est d’ailleurs ce look de « mad scientist » sur une couverture de disque qui a attiré l’œil puis l’oreille du jeune Frank Zappa.

Savant fou, il l’est un peu : à 40 ans, Varèse a déjà beaucoup voyagé, il s’est installé aux USA, et fréquente les grands esprits de son temps, poètes, peintres, musiciens ; mais cela ne suffit pas à sa nature d’ogre. Lui qui disait sans cesse « Le musicien et l’ingénieur doivent travailler ensemble » veut bouleverser le son comme les rayons X ont bouleversé la vision; il veut changer la nature même de la musique, il veut de l’inouï. La physique quantique est en train de redéfinir les briques élémentaires de la matière ; Varèse veut redéfinir en profondeur l’alphabet musical. Pour cela, en bon « entrepreneur » à la gouaille ravageuse (« Céline écrit comme je parle » plaisantait-il), il fonde l’International Guild Of Composers, avec Carlos Salzedo (harpiste virtuose, qui a remporté au Conservatoire de Paris un premier prix de harpe et de piano le même jour, exploit qui lui valut de remporter un piano à queue Steinway).

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Leur devise sera « New Ears for New Music And New Music for New Ears » ; cette nouvelle musique pour de nouvelles oreilles, ce sera d’abord celle d’Offrandes, créée en 1922 à New York . « Un tout petit bout d’œuvre, quelque chose de purement intime » disait il. Et pourtant, dans ces deux mélodies pour voix et orchestre de chambre sont déjà présents en filigrane tous les ingrédients qui vont lui permettre de dynamiter la matière musicale. La Chanson de là-haut est composée sur un poème du poète Chilien Vicente Huidobro, que son épouse Louise Varèse avait rencontré à Paris. Elle débute avec un appel joué par la trompette, puissamment déclamé autour de la note « ré ». Il retrouvera ces débuts incantatoires confiés à un instrument à vent dans plusieurs de ses œuvres (Octandre avec le hautbois, Intégrales avec la clarinette). On y décèle dans la vocalité l’influence diffuse de Debussy, aîné respecté dont il gardait précieusement un exemplaire dédicacé de La mer ; on y décèle aussi quelques réminiscences sublimées du Sacre de Stravinsky, créé quelques années plus tôt au Théâtre des Champs-Elysées.

Cette texture de Stravinsky par exemple avec une couleur fixe tenue et des blocs oscillants…

…est réinterprétée dans une transparence de matière et de modes de jeux.

Varèse arrive par son orchestration ą faire entendre une tenue d’orgue imaginaire (un procédé que Ligeti retrouvera dans son Concerto de chambre) suivi d’une procession hypnotique…

…procession qui n’est pas sans rappeler celle du sacre.

Malgré la nouveauté radicale du langage, Varèse ne s’interdit pas quelques figuralismes, comme le trait de flûte qui annonce le chant de l’oiseau du poème.

Ou encore cette stylisation de la Marseillaise, à l’évocation de la Seine et de ses ponts.

 

Le deuxième chant d’Offrandes, La Croix du Sud, sur un poème de José Juan Tablada, réalise le credo varésien : « Je veux rendre la puissance de choc de notre époque. (…) J’aimerais un ton exalté, prophétique, incantatoire, l’écriture restant toutefois sèche, dépouillée. » Pour transformer la matière musicale en quelque chose de plus dense, de plus âpre, Varèse utilise les percussions d’une façon très personnelle. « Il faut que la percussion parle, qu’elle ait ses propres pulsations, ses propres systèmes sanguins. Elle doit insuffler sa puissance à l’ensemble de l’orchestre ». Il suffit d’écouter les premières secondes pour être saisi par la radicalité du timbre : on y entend des mixtures inouïes, des procédés de traitement du son qui ne seront inventés que plus tard (l’impression de « retourner » un son en le lisant à l’envers, que Varèse parvient à réaliser grâce à des jeux virtuoses sur l’intensité)…

…en refusant de ne se « soumettre qu’à des sons déjà entendus » il bouleverse les codes, et réjouit les oreilles les plus exigeantes. Stravinsky lui même, plutôt avare en compliments, déclarait : « Le bruit (sic) le plus extraordinaire dans tout Varèse est l’attaque de la harpe (j’allais dire « l’attaque au cœur », car c’est là ce qu’elle provoque en nous) à la mesure 17 de la Croix du Sud »

Les dernières secondes sont comme la promesse des œuvres à venir. On y pressent ce que Varèse va expérimenter par la suite, lui qui préférait au mot « musique » celui de « son organisé ». L’espace sonore est strié de l’extrême aigu le plus déchirant au grave le plus tonnant : des accords « gratte-ciel ».

Il disait en juillet 1921 : « Mourir est le privilège de ceux qui sont épuisés. Les compositeurs d’aujourd’hui refusent de mourir. » C’était il y a presque un siècle, et pourtant c’était demain.

 

Extraits musicaux : Archives Ensemble intercontemporain / Photos : Médiathèque Musicale Mahler



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