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Moins qu’un souffle, à peine un mouvement de l’air. Entretien avec Hèctor Parra, compositeur.

par Lou Madjar, le 11/04/16

HECTOR PARRA PHOTO TINA MERANDON PARIS 2015

Le 28 avril prochain, l’Ensemble intercontemporain se déplacera à Barcelone pour un concert organisé en étroite collaboration avec Hèctor Parra, natif de la ville et « compagnon de route » de l’Ensemble depuis de nombreuses années. L’occasion de donner un coup de projecteur sur la scène contemporaine catalane.

Pour commencer, pourriez-vous faire un petit état des lieux de la scène musicale espagnole et notamment catalane aujourd’hui ? Quels en sont les possibles horizons ?

C’est une scène aujourd’hui très florissante, après plus d’un un demi siècle d’obscurantisme et de dictature. Les nouvelles générations — ceux nés pendant le franquisme et ceux nés après (ce qui est mon cas : je suis né un an après) — se sont rapidement tournées vers les musiques du reste de l’Europe. Certains des compositeurs les plus actifs actuellement à Madrid, comme José María Sánchez-Verdú ou Mauricio Sotelo, sont ainsi attachés à l’Allemagne et l’Autriche tandis qu’un Alberto Posadas est quant à lui plus lié à la France, avec une forte influence d’un certain structuralisme.

La Catalogne, en revanche, a toujours tourné ses regards vers la France — rappelons-nous d’Albeniz, de Granados, et surtout de Mompou, qui fut presque plus français que catalan ! Les catalans sont des méditerranéens, avec tout le lyrisme, la lumière et la couleur que cela suppose. Nous apprécions aussi l’architecture — la Catalogne a connu de grands architectes, à commencer par Antoni Gaudi ou Josep Lluís Sert. Ce mélange de lyrisme, aux limites du surréalisme (Salvador Dalí, Joan Miró), et de ce goût pour l’architecture et le rationnel nous rapproche de la France. C’est le cas aussi de Xavier Montsalvatge (1912-2002) et surtout de Joan Guinjoan (né en 1931), authentiques références de la musique catalane du XXe siècle.

Paradoxalement, l’une des personnalités les plus extraordinaires de la scène catalane, Robert Gerhard (1896-1970), a été considérée par Schönberg comme l’un de ses meilleurs disciples. Un demi siècle plus tard, deux des principaux compositeurs catalans de la génération des années 1950-60 — Benet Casablancas (né en 1956) et Agustí Charles (né en 1960) —, ont subi des influences plus éclectiques : Friedrich Cerha, George Benjamin et la deuxième École de Vienne pour le premier, Franco Donatoni et l’école américaine pour le second. Aujourd’hui, bien des jeunes compositeurs catalans parmi les plus brillants, à l’instar de Joan Magrané Figuera, Carlos de Castellarnau, Ariadna Alsina ou Núria Giménez, habitent Paris ou Lyon.

Vous enseignez aujourd’hui à Barcelone, ainsi qu’à Paris (à l’Ircam notamment) : quelles sont les différences d’approche dans l’enseignement et l’écriture entre les deux lieux ?

J’enseigne ponctuellement à Barcelone. Je donne en ce moment un cours à l’Institut Français, justement, avec un ensemble local, le Barcelona Modern Project, cours pour lequel ont été sélectionnés des compositeurs de partout dans le monde. Cela dit, je tiens à préciser que l’Espagne n’est pas nécessairement la destination privilégiée des jeunes compositeurs en formation, même venant d’Amérique latine — ceux-ci préférant largement la France, l’Allemagne ou l’Angleterre.

Je ne peux toutefois pas parler d’une approche de l’écriture qui serait plus typiquement espagnole ou catalane — comme on peut parler d’une écriture plus française, parfois de manière abusive. Ce qui caractérise les jeunes compositeurs espagnols d’aujourd’hui, c’est leur ouverture extrême et leur très vaste connaissance de ce qui se fait. Ils sont parfois mieux informés des scènes musicales des pays qu’ils traversent ou qu’ils choisissent pour étudier (grâce au programme Erasmus par exemple), que les musiciens locaux qui ont grandi là. Ils sont animés d’une véritable pulsion de pénétrer, au plus haut niveau, le circuit de la création musicale et les grands cerveaux qui la modèlent.

photo 2-DSC_3192-BD

Jonathan Harvey, Death of Light / Light of Death (détail)

Vous avez imaginé le programme de ce concert en collaboration avec la direction artistique de l’Ensemble : quelle a été votre démarche ?

J’ai voulu y mêler quelques unes de mes passions, en unissant plusieurs pays : l’Angleterre, la France et l’Espagne. D’abord, nous avons bien sûr voulu rendre hommage à Pierre Boulez avec Dérive 1. Ensuite, Eclipse de Yan Maresz est une pièce que j’aime beaucoup, mélange sidérant de belle architecture et de lyrisme, le tout avec une orchestration soignée. Quant à Death of Light / Light of Death, c’est l’une de mes pièces préférées de Jonathan Harvey, un compositeur exceptionnel et un homme formidable, que je considère comme mon mentor. Au reste, c’est grâce à lui et à Yan que je suis aujourd’hui à Paris : ce sont eux qui m’ont conseillé de candidater au cursus à l’Ircam. J’ai rencontré Jonathan à Barcelone alors que j’étais très jeune encore, et sa musique m’a immédiatement séduit : c’est une musique si lumineuse, électrique, voire magnétique.

photo 3-DSC_5068© Luc Hossepied

Hèctor ParraTe craindre en ton absence, sur un livret de Marie NDiaye  

Concernant mes œuvres au programme, Moins qu’un souffle, à peine un mouvement de l’air est la première pièce pour laquelle je me suis inspiré de Marie NDiaye, avant même d’initier notre collaboration qui a donné successivement naissance à un monodrame et à un opéra. Le titre est une citation du dernier récit de Trois femmes puissantes et l’œuvre est comme un opéra sans chanteur : la flûte, inspirée par des mélodies de flûte peule, incarne la jeune immigrée sans papier au destin tragique dont parle Marie NDiaye.

Composée en 2008, Sirrt die Sekunde n’a jamais été jouée en France, même si l’Ensemble intercontemporain l’a déjà jouée il y a quelques années à Madrid. La pièce s’inspire du poème Stimmen de Paul Celan. « Sirrt die Sekunde » signifie textuellement : « la seconde grésille » et j’ai essayé d’imaginer un système musical dans lequel le temps pourrait « vibrer » au-delà du possible, pour semer le troubler chez le spectateur. C’est une pièce importante pour moi, car j’y forge mon langage actuel et elle m’a ouvert de nouvelles fenêtres sur l’écriture instrumentale et l’architecture musicale.

Photos (de haut en bas) : © Tina Merandon / © Luc Hossepied pour l’Ensemble intercontemporain

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