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Repenser le temps. Entretien avec Januibe Tejera.

par Jéremie Szpirglas, le 30/11/15

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Dans le cadre de son Grand Soir, organisé pour fêter son 70ème anniversaire, Georges Aperghis a souhaité présenter au public parisien un jeune compositeur qu’il connaît bien: Januibe Tejera. L’occasion d’aller à la rencontre de ce musicien brésilien formé à Paris, au parcours atypique et à l’approche compositionnelle originale.

Votre parcours n’est pas des plus classiques : avant d’entrer dans le circuit des conservatoires (et notamment au Conservatoire de Paris), vous évoluiez plutôt dans les univers de la musique traditionnelle brésilienne, de la musique pop et de la musique de scène. Que retenez-vous de ces expériences ?

Plusieurs choses me sont restées — parfois pas seulement dans le cadre de ma pratique musicale, mais aussi de l’ordre de l’anthropologie. Des éléments comme l’instrumentation, par exemple. Mais l’un des éléments qui a le plus nourri mes réflexions, c’est la pensée du temps, cette conception alternative de la narrativité qui régissent certaines musiques de tradition.

Bien que remise en cause par beaucoup depuis quelques décennies (par certains courants musicaux nord-américains à l’instar d’un Morton Feldman), la tradition européenne héritée du langage classique est celle d’une linéarité du discours : le discours suit une ligne qui nous mène vers un but, non sans passer au préalable par divers points culminants. Dans beaucoup de musiques traditionnelles, cette linéarité n’a pas cours : l’auditeur est propulsé au cœur d’une temporalité musicale complètement différente, laquelle n’implique pas nécessairement une introduction, un milieu et une conclusion qui coordonneraient la perception. On peut entrer au milieu d’un événement, et en sortir avant une quelconque « fin ». Le vécu du moment musical n’en souffrira pas, et sera tout aussi intense.

Le titre de l’œuvre que jouera l’Ensemble intercontemporain le 4 décembre, Flashforward I pour ensemble, semble justement traiter de ce rapport au temps non linéaire : pourriez-vous nous dire quelques mots de la pièce en question ?

Cette réflexion est effectivement très présente dans Flashforward I comme dans les deux autres volets du cycle Flashforward (le deuxième, commande du festival Présence avec TM+ l’an dernier, est une pièce pour petit ensemble et électronique, et le troisième est un quatuor, qui sera créé par le Quatuor Tana la saison prochaine). Pour décliner ce concept de non linéarité, chaque pièce tente de penser d’une nouvelle manière le narratif, entrecoupé d’interférences diverses, à la manière d’électrochocs disruptifs. J’interroge ainsi la continuité du temps, pour y faire vivre des fragments de discours qui s’entremêlent, créant un parcours pour l’écoute — qu’il échoit alors à l’auditeur de reconstituer à sa guise.

Le concept de Flashforward me vient d’Umberto Eco, tel qu’il l’expose dans son ouvrage Six promenades dans les bois du roman et d’ailleurs (1996) : la lecture — ou l’écoute, dans le cas présent — d’une œuvre ouvre des chemins aux spectateurs, qui peut s’imaginer par déductions où ces chemins peuvent le mener. Au lieu d’un déjà vu, d’un retour en arrière, on a le sentiment de savoir où l’on peut aller. D’après Eco, 80% de la narrativité en littérature réside dans ce jeu d’anticipation, ce sentiment d’aller de l’avant, que l’on casse ou surprend à sa guise.

Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Georges Aperghis ? Qu’est-ce qui vous a séduit dans sa musique ?

Sans avoir jamais étudié avec lui, Georges Aperghis figure en tête des rencontres qui m’ont le plus marqué, avec Emmanuel Nunes, pour son approche de l’électronique, ou Gérard Pesson, qui fut mon professeur au CNSMD de Paris. Lorsque je suis arrivé en France pour y poursuivre mes études, je connaissais peu la scène musicale européenne mais Georges Aperghis était l’un des rares noms qui m’était familier : sa musique représente même l’un de mes grands chocs esthétiques, un modèle pour moi. Je suis donc d’autant plus touché qu’il m’ait invité : cela signifie que ma musique va sans doute dans le bon sens.

Si je connais sa musique depuis longtemps, je ne l’ai rencontré qu’en 2012, à Darmstadt : Georges figurait parmi les invités de marque du festival, qui m’avait justement commandé Flashforward I. Je suis donc allé assister à quelques-unes de ses interventions. C’est à cette occasion que j’ai pu lui parler. Il a pris le temps d’écouter ma musique, puis m’a proposé de nous revoir à Paris pour un café. Ce que nous avons fait, à plusieurs reprises, développant une relation faite d’amitié et, pour ma part, d’admiration. J’ai ainsi pu découvrir la personnalité de Georges : c’est quelqu’un de simple, direct et touchant, très généreux, mais sachant garder un regard critique.

Que retenez-vous de son œuvre, dans votre propre travail ?

La clef, pour moi, est la relation qu’il entretient avec ses interprètes. Georges Aperghis pense l’interprète comme un collaborateur, parfois même jusqu’au dernier moment avant le concert. Il n’est pas simplement celui qui joue la partition en y ajoutant son empreinte, c’est aussi et surtout une personne qui arrive avec son propre bagage créatif, lequel bagage relève, dans certains cas, de la composition ou de l’improvisation, et qui est donc susceptible de nourrir certains détails de l’œuvre au cours de sa genèse et de ses répétitions.

C’est un regard très proche de celui du metteur en scène de théâtre, qui dialogue, sur le plateau, avec sa troupe. Ce processus collaboratif, que j’ai pu apprécier en voyant Georges travailler, me plait et je le pratique de plus en plus. Lorsque je rencontre les musiciens avec ma partition, cette partition est le point de départ d’un dialogue qui pourra la moduler — avec toutefois des marges établies au préalable.



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