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We met as Sparks. Entretien avec Franck Bedrossian, compositeur.

par Lou Madjar, le 30/10/15

Frank Bedrossian

Le compositeur français Franck Bedrossian est aussi professeur de composition à la prestigieuse Université de Berkeley en Californie. Il y retrouvera les solistes de l’Ensemble intercontemporain, le 6 novembre,  pour la création américaine de We met as Sparks, une nouvelle œuvre inspirée par un poème d’Emily Dickinson, dont il nous livre quelques clés.

Franck Bedrossian, quelle place cette nouvelle œuvre occupe-t-elle dans votre parcours ?

L’histoire de ce projet s’étend en fait sur plusieurs années. J’avais initialement été contacté par Odile Auboin, altiste à l’Ensemble intercontemporain, qui me proposait d’écrire une courte pièce de musique de chambre, finalement intitulée Accolade (2012) — pour l’inauguration du Silo (photo ci-dessous), l’espace d’exposition dédié à la création contemporaine imaginé par nos amis communs, Françoise et Jean-Philippe Billarant. Intuitivement, mais aussi parce que j’avais en tête l’aura de ce lieu dédié aux arts visuels, j’avais choisi une formation incluant l’alto (joué par Odile), la flûte basse (Emmanuelle Ophèle) et la clarinette contrebasse (Alain Billard). Cette instrumentation, conçue comme une gradation de couleurs et de rayonnements sonores situés dans le registre medium et grave, me permettait de développer une matière unifiée, projetée dans une lumière singulière. Elle est propice à la fusion des timbres, mais aussi à la création de correspondances suggestives, contrastantes et inattendues, qui utilise fréquemment les oppositions de registres. Par la suite, j’ai eu envie de développer l’esprit de cette courte pièce dans une œuvre plus vaste, à laquelle viendrait s’ajouter le violoncelle d’Eric-Maria Couturier.

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C’est ainsi que nous sommes arrivés à ce quatuor particulier, pour deux instruments à vent et deux instruments à cordes — qui octroie encore davantage de possibilités avec cette combinaison instrumentale, désormais dédoublée. La matière de ce double duo, qui se déploie dans les registres médium et grave, confère à l’ensemble une couleur particulière. Évoluant à basse pression, celle-ci se nourrit d’un apparent déséquilibre des rapports de force ; ainsi les prémices de la dramaturgie se font-ils jour, au sein même de la formation. J’ai souhaité extraire de cette texture un éventail de couleurs harmoniques, riche de contrastes et d’oppositions — un jeu d’échanges permanents entre les registres graves et aigus, qui donnent naissance à des tensions, échos et divergences.

De quelle manière avez-vous travaillé avec les musiciens de l’Ensemble ?

Comme j’habite en Californie, j’avais prévu de leur faire parvenir des scans du manuscrit et de les rencontrer dès que je passerais par Paris, ce qui arrive en fait assez souvent ! Nous avons fait plusieurs séances de travail ; lors de la première, j’ai été projeté très concrètement dans le futur de la forme musicale. J’ai pu vérifier certaines intuitions, pour plus tard modifier tel ou tel aspect de la notation musicale, expérimenter quelques choix en temps réel, ce qui était très fructueux, enthousiasmant. L’aspect le plus marquant pour moi, était que le rendu, quasiment au déchiffrage, constituait déjà une interprétation d’une grande musicalité, même si un certain nombre de techniques instrumentales utilisées nécessitent généralement un temps d’adaptation de la part des musiciens.

We met at sparks

Certains de vos titres (La solitude du coureur de fond, The edges are no longer parallel) suggèrent des inspirations extra-musicales : est-ce effectivement le cas ? Qu’en est-il de We met as Sparks ?

Auparavant, mes idées étaient d’inspiration strictement musicales. Je n’étais pas vraiment à la recherche d’un modèle littéraire, visuel, mathématique, ou autre. Mais les choses ont un peu évolué par la suite, et notamment à partir de 2007, date à laquelle j’ai commencé à écrire mes premières pièces intégrant la voix. Cette présence de la voix a influencé mon rapport à l’écriture, et même lorsqu’il s’agit de musique purement instrumentale. Par ailleurs, la nécessité de me situer par rapport à un texte littéraire qui a sa propre vie, ou encore une image, qui a une trajectoire formelle indépendante, me déstabilise, au sens le plus positif du terme, puis m’oblige à trouver des solutions nouvelles. Depuis, j’envisage le rapport à la forme musicale d’une manière un peu différente. Le simple fait de se confronter à une autre logique, celle d’un texte littéraire par exemple, provoque l’imagination d’un compositeur. Mais il peut arriver également que l’influence extra-musicale soit présente sans être explicite, comme justement pour cette nouvelle pièce : l’esprit du lieu, et le désir initial d’articuler des sensations d’ordre visuel, en lien avec un espace singulier dédié aux arts plastiques, influence l’écriture instrumentale de façon presque « souterraine ». Dans le cas de We met as Sparks, c’est exactement ce qui s’est passé. Au cœur de la pièce, j’ai placé — écrit avec l’archet — le poème 958 d’Emily Dickinson, pour évoquer les reflets étincelants surgissant de la séparation et de l’obscurité. C’est du reste ce poème, ou du moins son premier vers, qui donne son titre à la pièce.

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