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Extension sauvage. L’évidence d’une rencontre.

par Jérôme Provençal, le 30/09/15

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C’est l’événement de la rentrée parisienne 2015-16 de l’Ensemble intercontemporain. Deux nouvelles soirées de Turbulences  numériques, organisées avec Nemo, la biennale internationale des arts numériques. Le programme explorera le rapport entre musique de création et arts numériques dans toutes leurs dimensions : visuelles, sonores, interactives, etc.  Le Grand soir du 10 octobre se refermera sur Extension sauvage, une performance exceptionnelle, au cours de laquelle l’electronica de Jeff Mills, figure mythique de l’électro, sera sublimée par les visions fauvistes et fragmentées du vidéaste et réalisateur de films expérimentaux, Jacques Perconte.  

 

Consécutive à une proposition de collaboration faite en 2013 par le festival Extension sauvage (axé sur les rapports entre danse et paysage), la rencontre entre Jeff Mills et Jacques Perconte paraît relever de l’évidence tant l’union artistique s’est révélée instinctive et fertile entre ces deux chercheurs invétérés, mus par un même désir d’expérimentation. Loin de les effrayer, l’inconnu exerce au contraire sur eux une irrésistible force d’attraction.

En activité depuis les années 1980, ayant fait ses premières armes comme DJ sous le pseudo de The Wizard (le Sorcier), Jeff Mills (photo ci-dessous-DR), devenu par la suite également compositeur/producteur, compte parmi les grands précurseurs de la techno made in USA, aux côtés de Robert Hood, Juan Atkins ou Derrick May. Membre fondateur du légendaire collectif Underground Resistance, il a joué un rôle primordial dans l’éclosion et l’expansion d’une musique foncièrement en recherche d’une révolution sonore comportant des dimensions utopiques. Au fil d’une trajectoire de plus de 25 ans, il n’a eu de cesse d’étendre son champ d’investigation sonore et d’explorer des zones inédites. En témoignent, par exemple, sa collaboration avec l’Orchestre Philharmonique de Montpellier en 2005, l’installation audiovisuelle Critical Arrangements (présentée au Centre Pompidou en 2008-2009, dans le cadre de l’exposition Le Futurisme à Paris), ou 2001 : The Midnight Zone, une création (dévoilée à la Philharmonie de Paris en mai 2015) mêlant danse, vidéo et musique en écho au 2001, l’Odyssée de l’espace de Kubrick – film auquel il voue une admiration sans bornes.

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Sans pouvoir rivaliser en termes de notoriété avec celui de Jeff Mills, le parcours de Jacques Perconte (photo ci-dessous) n’en est pas moins remarquable et procède d’une même dynamique aventureuse, tendant toujours vers de nouveaux horizons esthétiques. Après avoir étudié peinture et dessin (entre autres), Jacques Perconte s’est pris de passion au mitan des années 1990 pour les arts numériques et l’art sur internet. Effectuant en particulier un travail très élaboré sur la compression de l’image numérique (via les codecs), il apparaît aujourd’hui comme un pionnier dans ces domaines.

En oscillation entre arts plastiques, installation vidéo et cinéma expérimental, mais également entre figuration et abstraction, il mène une démarche singulière et crée des œuvres mouvantes, dont bugs, brisures et autres ratures (volontaires) sont des composantes déterminantes. Partant le plus souvent d’images d’un paysage ou d’un lieu particulier, il les (re)modèle, les altère, les transforme pour aboutir à un objet mutant, à la fois pictural et high-tech, conçu pour être découvert in situ – en salle de projection ou dans un espace d’exposition – afin de favoriser la sensation du vivant.

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Cette sensation du vivant se retrouve, avec une intensité particulière, dans Extension sauvage/Wild Extension, le projet que Jeff Mills et Jacques Perconte ont initié en 2013 et continuent de développer, en l’amenant vers une forme beaucoup plus ouverte et imprévisible qu’un ciné-concert ordinaire. « Ici, la relation entre la musique et les images ne se limite pas à de l’habillage rythmique parallèle, déclare à cet égard Jacques Perconte. Il s’agit d’un vrai live audiovisuel. Dans le cadre d’un live, j’ai envie d’engager la vidéo comme un musicien engage la musique, de m’en servir comme d’un instrument. Ne pas juste mixer les images en ajoutant quelques effets mais travailler véritablement la matière même. J’aspire à révéler une autre dimension dans l’image, de la même manière qu’un musicien part des notes à sa disposition et peut les emmener où il veut. »

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Au commencement du projet, il y a des images vidéo tournées à Madère, l’un des lieux de prédilection de Jacques Perconte. Après avoir un peu retravaillé ces images, il les a transmises à Jeff Mills qui, en retour, lui a envoyé quelques textures sonores. Le processus était activé. Ainsi que le précise Jacques Perconte, « la connexion s’est vraiment faite au niveau du travail que chacun d’entre nous développe sur la matière ; Jeff en particulier au niveau des fréquences sonores et moi au niveau des boucles vidéo. En live, mon travail consiste pour une grande part à manipuler les boucles vidéo. C’est du jeu entre les boucles “parfaites” et les boucles “imparfaites” (celles qui “sautent” par endroits) que vont naître les effets de couleur et de distorsion. Ce travail au niveau des boucles et des fréquences permet d’avoir une quantité incroyable de possibilités. »

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De fait, Extension sauvage porte particulièrement bien son titre dans la mesure où la performance semble aussi extensible qu’indomptable, sa durée – de 48’ à 1h40, jusqu’à présent – pouvant varier autant que sa tonalité en fonction des dispositions d’esprit de Jeff Mills et Jacques Perconte, de la relation qui s’instaure avec le public et des contextes scéniques dans lesquels la performance s’inscrit. « Ça peut être très costaud comme ça peut être assez léger, indique Jacques Perconte. Il est arrivé que ça se décide au tout dernier moment, quand nous sommes sur le point d’entrer en scène. Lors de la toute première performance, au festival Extension sauvage, Jeff était parti vers quelque chose d’assez abstrait, en n’utilisant pas du tout de “pied” ou de percussion. Une autre fois, en revanche, à Châlon-sur-Saône, les gens avaient envie de sauter partout tellement il y avait d’énergie dans ce qu’il jouait. »

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Entre Jeff Mills et Jacques Perconte s’est établie une relation d’étroite connivence, basée sur une grande émulation réciproque. Perconte, qui travaille ou a travaillé avec des musiciens aussi divers que Fennesz, Hélène Breschand, Kid 606, Julie Rousse ou Jean-Benoît Dunckel (moitié du binôme Air), avoue trouver une excitation particulière dans la collaboration avec Jeff Mills. « À mes yeux, une performance implique nécessairement un challenge. Or, jouer avec Jeff représente un énorme challenge. Il a une capacité magistrale à produire un rythme musical. Il peut repérer des formes rythmiques dans l’image et se caler dessus pour construire sa musique. Ce qu’il fait est à la fois très structuré et très puissant. Ça ne cesse de monter en puissance. Par ailleurs, il est d’une dextérité et d’une vivacité incroyables. Notre collaboration s’apparente à un dialogue très stimulant dans lequel chacun de nous s’engage avec la même détermination. J’ai vraiment l’impression qu’il n’y a pas de limites dans le travail avec lui. »

C’est très exactement l’impression qu’Extension sauvage cherche – et parvient – à communiquer au spectateur : l’impression, pour le moins galvanisante, de se trouver emporté dans un libre flux d’images et de sons dont les opérateurs, agissant en totale synergie, ne se fixent aucune limite préétablie.

Extension sauvage

 

 

Photos (de haut en bas) Jeff Mills au cours d’une performance d’Extension sauvage – DR / Jeff Mills-DR / Jacques Perconte-DR / Photos suivantes : captures d’écran d’Extension sauvage – DR

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