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Les îles enchantées d’Olga Neuwirth.

par Laure Gauthier, le 30/09/15

Neuwirth (c) Harald Hoffmann-BD

Ce sera la création événement de la rentrée, Le Encantadas o le avventure nel mare delle meraviglie (Les îles enchantées ou les aventures en mer des merveilles), d’ Olga Neuwirth.  Une nouvelle œuvre aux multiples sources d’inspiration : l’archipel des Galapagos décrit par Herman Melville dans sa nouvelle écrite en 1854 : Le Encantadas, ou le Promoteo du compositeur italien Luigi Nono créé en 1984 dans l’Eglise San Lorenzo de Venise. Laure Gauthier, auteur, musicologue et enseignant  chercheur nous dévoile une partie d’un projet hors normes et nous  invite  à suivre la compositrice autrichienne dans son voyage imaginaire au coeur des îles enchantées.   

Le titre de la création d’Olga Neuwirth, Le Encantadas o le avventure nel mare delle meraviglie fait explicitement référence à la nouvelle d’Herman Melville, The Encantadas or Enchanted Isles (1854), mais derrière le titre, il y a aussi une autre filiation, celle qui relie la compositrice autrichienne à Luigi Nono. En effet, le projet prend appui sur Prometeo. Una tragedia dell’ascolto (photo ci-dessous – DR) dont la première représentation avait eu lieu en 1984 dans l’église San Lorenzo à Venise. C’est dans cette église déjà sécularisée, dans cette ville dont l’histoire architecturale est intimement liée à celle de la musique, que Nono avait décidé de subvertir la situation d’écoute traditionnelle. Grâce à la collaboration du compositeur avec l’architecte Renzo Piano, cette pièce tragique devenait une « tragédie de l’écoute » : le dispositif traditionnel était déconstruit, le lieu dé-théâtralisé et le public se trouvait au centre de l’ espace et trois galeries étaient aménagées pour les musiciens, créant différents espaces sonores qui déjouaient les attentes acoustiques classiques.Nono-prometeo-DR-2

Le pari osé d’Olga Neuwirth est de reconstruire virtuellement l’espace sonore de San Lorenzo, de déplacer virtuellement la coupole pour la réinstaller acoustiquement dans la Philharmonie de Paris. Bien sûr, cette double citation architecturale et musicale fonctionne par un processus de métaphorisation : il ne s’agit pas seulement d’intervertir, comme a pu le faire Nono, la disposition auditeurs/musiciens, mais aussi de proposer au public une architecture transparente et mouvante, un espace évolutif et pluriel : une « arche de rêve », comme le formule la compositrice, qui peut circuler « au travers de l’espace et du temps », grâce à un dispositif complexe élaboré en collaboration avec l’IRCAM. Cette technologie a pour pari de plonger l’auditeur au cœur d’un système ambisonique via une sphère de haut-parleurs installés autour de la salle. En écho à l’image de la coupole, le procédé ambisonique repose sur des calculs mathématiques faisant appel à des harmoniques sphériques. Pour y parvenir, un échantillonnage de l’espace acoustique de l’église San Lorenzo a été reconstitué à l’aide de réponses impulsionnelles 3D, permettant de donner au public de la Philharmonie l’impression d’être en immersion sonore dans l’église vénitienne.

Nono-Prometeo-DR

Olga Neuwirth a une conception de la musique et de l’idée musicale non hermétique et elle avoue toujours tirer son inspiration d’un dialogue avec les autres arts, que ce soit le cinéma, la littérature ou – pour ce projet – l’architecture. L’architecture déconstructiviste, qui fixe de nouvelles règles à l’espace en déconstruisant les oppositions et en déhiérarchisant les catégories, a exercé une influence importante sur la compositrice autrichienne, notamment sur ses drames dits « fracturés » comme Bählamms Fest ou encore à Lost Highway. Le texte, la vidéo et la musique y entraient en tension sans qu’une discipline ne se soumette à l’autre, créant ainsi des espaces sonores complexes et dynamiques 1. Cette fois, l’idée architecturale, celle d’une coupole d’église vénitienne, idée verticale, est transformée: la coupole est rendue vivante grâce à un dispositif acoustique conçu comme une sorte de parapluie, d’enveloppe sonore dont les sons viennent irradier l’espace de l’auditeur. À l’architecture fixe et verticale d’une église se substitue une enveloppe sonore virtuelle en mouvement, les sons se déplaçant le long de la sphère. Après Nono qui revisitait l’espace de San Lorenzo en bouleversant les habitudes de l’auditeur, Neuwirth déplace donc de façon plus radicale encore le centre de gravité de l’écoute : « L’église se casse, elle murmure, se fissure, hurle et chante comme un bateau sur les flots 2. » L’image qu’elle retient, celle de cette coupole de sons en mouvement, est celle d’une arche qui vogue sur les flots. L’espace acoustique se redéfinit sans cesse, il fonctionne en rhizome.

Plan Encantadas

L’image marine a une source double : le Prometeo de Luigi Nono, et The Encantadas de Herman Melville. Du drame de Nono, Neuwirth retient l’idée d’un archipel d’îles entre lesquelles l’auditeur doit avancer à petits pas, de façon progressive et tourmentée afin de s’affranchir de ses habitudes d’écoute. Mais les îles sont aussi « les îles enchantées », sous-titre de la nouvelle de Melville où il est notamment question de l’archipel des Galápagos (photo ci-dessous-DR). La mer est omniprésente chez cet auteur à qui Neuwirth a déjà rendu un hommage musical dans The Outcast. Homage to Herman Melville (2009-2011), une installation musicale où elle célébrait l’esprit visionnaire et critique de l’écrivain et son appel à la tolérance. Cette fois, de l’auteur de Moby Dick, elle reprend le combat sur les flots, la métaphore marine et la progression horizontale. Par ailleurs, Olga Neuwirth a souhaité intégrer l’environnement maritime vénitien à la pièce. Des sons captés dans la lagune viendront ainsi se mêler à ceux de San Lorenzo.

Galapagos-NB

Neuwirth a toujours cherché de nouvelles formes d’organisation sonore qui abolissent les hiérarchies spatiales (haut-bas/devant-derrière, etc.) et procèdent de la prolifération ou de l’extension rhizomatique, utilisant pour cela des métaphores zoologiques, botaniques ou ici architecturales et marines. La coupole ne correspond pas à un ordre divin et vertical mais progresse horizontalement sur les flots. Cette expansion de l’espace, de l’« arche de rêve » qui évolue d’île en île, n’est pas menaçante, mais au contraire fragile, puisqu’elle se brise. Les îles sont des moments de respiration, des césures. L’espace sonore, semblable à un organisme vivant, s’étend, se rétracte, évolue, se décompose et se recompose autour du spectateur, dessinant de nouvelles architectures musicales qui sont autant de modèles alternatifs au modèle dominant, vertical et rigide. Par ailleurs ces îles, une image récurrente chez Neuwirth, composent une « maison-d’espace-musique » (Musik-Raum-Haus) ou encore, pour citer Elfriede Jelinek qui a signé plusieurs livrets pour la compositrice, des « îles de glace/de neige 3 », qui sont autant de refuges contre les violences et les limitations de l’espace-temps que nous impose la société.

 

 

 

Notes

1. « Olga Neuwirth. Vigilance oblige », in : Filigrane. Musique, esthétique, sciences, société, [En ligne], « Ethique et Esthétique. La responsabilité sociale de l’artiste », septembre 2011 (revues.mshparisnord.org/filigrane/index.php?id=532), URL : revues.mshparisnord.org/filigrane/index.php?id=532.

2. « The church snaps, whispers, cracks, screams and sings as a ship on the sea » in : Olga Neuwirth, Project idea to « Le Encantadas o le avventure nel mare delle meraviglie », septembre 2012.

3. Voir Elfriede Jelinek, « Musik und Furcht. (einige Überlegungen zu Instrumental-Inseln von Olga Neuwirth) », in: Karin Hochradl, Olga Neuwirths und Elfriede Jelineks Gemeinsames Musiktheaterschaffens, Bern, Peter Lang, 2010, p. 120.

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Photos (de haut en bas) : Olga Neuwirth (c) Harald Hoffman / Photos Prometeo et Luigi Nono DR / Photo Galapagos DR

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