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Le Marteau sans maître. Entretien avec Salomé Haller, mezzo-soprano

par Jéremie Szpirglas, le 28/08/15

Haller-Salome

Les solistes de l’Ensemble retrouveront prochainement la mezzo-soprano Salomé Haller, qu’ils ont déjà accompagné dans Pierrot Lunaire d’Arnold Schönberg. Ensemble, ils partent en tournée au Festival MITO (à Milan le 10.09 et Turin le 11.09) pour interpréter Le Marteau sans maître de Pierre Boulez. Une œuvre monument et un brin intimidante, comme nous le confie la chanteuse.

Salomé Haller, ces deux concerts au Festival MITO mettent en lumière les liens étroits qu’ont noué les compositeurs français avec la poésie française au XXe siècle. Que vous inspire ce répertoire si riche ?

Si le répertoire est si abondant, c’est sans doute aussi parce que le patrimoine poétique français est exceptionnel. Personnellement, j’adore la poésie peut-être parce qu’elle échappe à ma compréhension. Les musiciens qui s’en emparent sont certainement dotés d’une immense sensibilité. Plus encore lorsqu’on aborde des univers aussi singuliers que ceux de Stéphane Mallarmé ou de René Char. Un compositeur inspiré par ces textes-là est nécessairement doué lui-même d’un sens artistique exceptionnel, lui permettant de ressentir et de projeter son univers musical sur ces mots.

Pour votre première collaboration avec l’Ensemble intercontemporain, vous avez récemment interprété Pierrot Lunaire d’Arnold Schönberg : comment compareriez-vous le travail de la vocalité de Schönberg dans ce classique du XXe siècle et celui de Boulez dans Le Marteau sans maître, que vous interprèterez cette fois ? Les approches de la voix sont-elles différentes ?

Assez différentes, oui — même si le Pierrot est évoqué en forme d’hommage dans certains passages du Marteau. Boulez ne s’en cache pas, à travers l’emploi du Sprechgesang, par exemple — même s’il n’écrit pas textuellement « Sprechgesang », mais plutôt « quasi parlé », ou suggère la chose d’une petite croix sur la queue de la note. À part ça, les deux écritures sont très différentes. L’œuvre de Schönberg était destinée à une cabaretière : le texte y est très audible, mis en musique de telle manière qu’on reconnaît le débit naturel d’un texte parlé et/ou chanté. Dans Le Marteau sans maître, c’est tout juste si on reconnaît encore les mots tant le discours est morcelé, déconstruit. Le texte offre comme un support abstrait, voire conceptuel, à la musique qui s’en empare syllabe par syllabe, et non plus véritablement comme un discours audible, perceptible. L’intégrité des mots est bousculée et leur compréhension est bien souvent rendue impossible par l’éclatement de la ligne vocale.

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Comment travaille-t-on une œuvre comme Le Marteau sans maître ?

Très progressivement, très lentement, très amoureusement. Personnellement, je mets d’abord en place l’intonation. Quand j’arrive à peu près à orienter la hauteur des notes, j’essaie d’intégrer la métrique, tout en gardant un œil sur les effets qui sont notés de manière très précise, et sont souvent contrintuitifs — artificiels au sens premier du terme : qui relève de l’art. Il est à mon sens primordial de ne pas chercher le moindre naturalisme dans le phrasé et de rester au plus près de la partition — avec ce que cela implique de sacrifice par rapport à l’intelligibilité du texte. Il s’agit de montrer en quoi le texte est un « prétexte » à des effets sonores, des recherches de timbre, etc.

C’est la première fois que vous le chanterez. Pourquoi ne pas l’avoir abordé jusqu’à présent ?

On ne me l’avait tout simplement pas proposé ! Je suis très heureuse de le mettre enfin à mon répertoire, en espérant être amenée à la chanter souvent. C’est une œuvre si belle, si fascinante. Une œuvre qui de surcroit exige un tel travail qu’il serait dommage de ne la jouer qu’une seule fois. Au reste, rejouer une telle partition permet de mieux en pénétrer la richesse, de trouver de plus en plus de liberté et d’aisance dans le carcan de ses contraintes et de ses redoutables difficultés, et de s’approprier cet univers jusqu’à ce qu’il devienne totalement familier — c’est exactement le chemin que j’ai suivi avec Pierrot Lunaire. Bruno Mantovani qui dirigera ce chef-d’œuvre  me disait récemment que ce sera une première fois pour lui aussi — et que c’était, pour lui aussi, un défi musical.

Photos (de haut en bas) : DR / (c) Franck Ferville

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