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À Pierre.

par Ensemble intercontemporain, le 25/03/15

Pierre Boulez

Cinq solistes de l’Ensemble livrent leur témoignage sur Pierre Boulez à l’occasion de ses 90 ans.

Sophie Cherrier, flûtiste

Cherrier-Sophie©Franck Ferville-HD-DEF

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En novembre 1985, Pierre Boulez m’a demandé de jouer Originel (qui, par la suite, prendra sa place à la fin de …explosante-fixe…) en hommage à notre ami Larry Beauregard, flûtiste de l’Ensemble intercontemporain qui venait de nous quitter. Il m’a remis trois pages de cette pièce pour flûte seule : des notes, des rythmes, des « V » synonymes de petites pauses… auxquels je ne parvenais pas à donner un sens. Je suis allée à l’Ircam pour la lui jouer et je me souviens parfaitement de ce qu’il m’a dit : « Ça ne va pas, revenez dans quarante-huit heures ». Quarante-huit heures plus tard, le bijou qu’est Mémoriale (…explosante-fixe… Originel) était né. Pour l’interprète, la pièce prenait tout son sens et sa magie : les « V » sont devenus des espaces suspendus avec trémolos et la flûte solo est soutenue par six instruments à cordes (avec sourdines de plomb), et deux cors. Cette pièce intime, toute en douceur, peut être jouée seule, ou enchaînée au célèbre Syrinx de Claude Debussy. Deux génies ainsi côte à côte, c’est un pur bonheur pour nous flûtistes. Merci Pierre !

 

Alain Damiens, clarinettiste

Damiens_Alain_2©Aymeric Warme-Janville

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avec Pierre Boulez, la musique est avant tout geste, mouvement, direction, même au cœur d’un simple son, en apparence immobile. Elle nous chuchote ou nous crie que le dépassement de la conscience immédiate est une condition pour accéder à la vie réelle. Ainsi tout acte musical, toute pédagogie, doit traiter de la relation à l’espace et au temps par le passage, entre les siècles… Voilà le plus important que m’a appris et transmis Pierre Boulez.

 

Hae-Sun Kang, violoniste

Kang_Hae-Sun©Franck Ferville-def

 

 

 

 

 

 

 

 

Je garderai toujours le souvenir du travail que j’ai fait avec Pierre Boulez sur Anthèmes II. Ce sont des moments inoubliables. Je mesure chaque jour davantage la chance immense que j’ai eue de créer avec lui une pièce solo. Je ne m’en suis pas rendue compte sur le moment : je me souviens surtout d’avoir travaillé comme une folle lorsque j’ai reçu la partition. Les pages de la partition sont arrivées toutes ensemble par fax. Noires de notes, il me fallait les apprendre en deux jours afin de les enregistrer, dans les studios de l’Ircam, pour que Pierre puisse ensuite s’absorber totalement dans la partie électronique. Le travail a été intense. Ce sont des expériences uniques, qui marquent une vie de musicien.

 

Paul Riveaux, bassoniste

Riveaux_Paul©Franck Ferville-web

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je n’oublierai jamais le regard insondable, abyssal, galactique de Pierre Boulez dirigeant Répons, à la toute fin de l’œuvre, quand ces derniers et magnifiques accords des solistes laissent place petit à petit à l’électronique, ce moment magique où, la lumière s’éteignant progressivement, il nous emmenait avec lui dans cette sorte d’étrange songe, dans l’immensité et le mystère de l’espace, du temps, de la nuit.

 

Jean-Christophe Vervoitte, corniste

Vervoitte_Jean-Christophe_2©Aymeric Warme-Janville

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si je pouvais, en quelques mots évoquer l’un de mes souvenirs vécus pendant toutes ces années de musique partagées avec Pierre Boulez, c’est la « grand-messe » de Répons que je choisirais tant l’émotion partagée avec Pierre était grande lors de ces concerts donnés dans de grandes salles comme au Carnegie Hall de New-York, à Vienne ou à Salzbourg. Deux instants magiques me touchaient particulièrement à l’occasion de ces concerts. L’émotion, le frisson que je ressentais lorsqu’il donnait le départ de l’électronique au chiffre 22. Je fixais sa main, toujours légèrement tremblante à ce moment. Et puis, surgissait ce déferlement prodigieux du son amplifié des six solistes, que je comparerais toujours à celui du début de la Cinquième Symphonie de Beethoven ou à une de ces improvisations dionysiaques dont Cochereau avait le secret à Notre-Dame de Paris.  L’autre moment, c’était à la fin de la pièce, lorsque l’intensité de la lumière diminuait et qu’en observant Pierre disparaître dans l’obscurité, je me disais intérieurement : « Tu as de la chance d’être là, aujourd’hui… »

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Photos (de haut en bas) :  Pierre Boulez (c) Philippe Gontier / Sophie Cherrier (c) Franck Ferville / Alain Damiens (c) Aymeric Warmé-Janville / Hae Sun Kang (c) Franck Ferville / Paul Riveaux (c) Franck Ferville / Jean-Christophe Vervoitte (c) Aymeric Warmé-Janville

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