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Snowstorm. Entretien avec Arturo Fuentes, compositeur

par Lou Madjar, le 29/01/15

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Pour honorer la première commande qui lui a passée l’Ensemble intercontemporain, Snowstorm,  le jeune compositeur mexicain Arturo Fuentes s’est inspiré d’une peinture de J.M.W. Turner. Explications.

Votre pièce Snowstorm emprunte son titre et puise son inspiration dans la peinture éponyme de J.M.W. Turner. Comment l’avez-vous découverte et pourquoi cette toile en particulier ?

J’ai découvert le travail de Turner lors d’un séjour à Londres où je donnais une série de concerts. Sa toile Snow Storm – Steam-Boat off a Harbour’s Mouth (1842) nous montre un état chaotique, uni en un vortex mouvementé dont émane pourtant un sentiment de légèreté. Ce travail mené par le peintre dans le domaine de la couleur m’a évoqué des questions musicales telles que la profondeur, la surface, le signe, l’unité, le multiple et la densité. Ma musique se joue en effet entre profondeur et surface : du détail du son à l’émergence d’une densité (un signe, un style, un contexte). Ce qui m’intéresse tout particulièrement, c’est « le passage d’une forme à une autre », tel qu’on le trouve par exemple dans les Métamorphoses d’Ovide, en rapprochant les concepts de « densité » et « fragmentation ». Autrement dit, ma musique se saisit de la capacité métamorphique du son.

Comment passer de la toile au discours musical ?

Tout est affaire de systèmes de représentation : tous autant que nous sommes, de même que nous faisons correspondre un son à une certaine notation musicale, nous établissons des associations subjectives entre les sons et les nombres, les sons et les objets, aussi bien qu’entre les timbres et les instruments. Ainsi notre esprit parvient-il à projeter un système de représentation sur un autre – la peinture ou les sciences sur la musique, par exemple. Sans chercher une traduction univoque entre deux systèmes, on peut tenter de se représenter un son, à partir d’une lecture très personnelle d’une œuvre picturale. Là encore, tout est très subjectif : n’oublions pas que nous sommes dans un processus artistique ! Et le pourquoi de cette projection m’importe moins que le comment. Face à la toile de Turner, je devine une organisation possible, une « logique de construction ». Si je vous décris cette peinture, je suis sûr que vous pourrez entrevoir le processus de création suivi. Voici : Il n’y a presque rien, du moins c’est ce que l’on croit. Tout est sombre, nimbé d’une nébuleuse froide. Turner n’interrompt son geste que pour passer à une autre texture. Il se soucie de suggérer les volumes par des ombres, et le mouvement par des vides. L’œil suit son geste, fluide et doux à la fois.

Dans Snow Storm, le sujet et la manière de le représenter sont contradictoires : le bateau perdu dans la tourmente est un objet au milieu du chaos, délivré de toute pesanteur ; c’est l’art de la légèreté dans une toile tragique. Turner ne cesse de varier son trait et son coup de pinceau, tout est en mouvement autour du vortex central, et toutes les trajectoires se fondent à l’horizon, comme en mer. Le génie de Turner réside pour moi dans la diversité des solutions qu’il expérimente afin de créer cette formidable énergie se dégageant d’une surface où tout disparaît, où les formes elles-mêmes ne sont pas ce qu’elles suggèrent : la mer ne se voit pas comme telle, idem pour le navire que l’on imagine plus qu’on ne voit ; c’est là que l’on découvre le « signe en tant que surface ». La figuration n’est que suggérée au milieu d’une densité. Rien ne repose sur des bases solides. Plans, dimensions et perspectives se perdent, les couleurs se fondent.  Je vous avouerais que, en répondant à votre question, j’ai le sentiment d’enfin comprendre mon choix de cette toile en particulier.

Vous dédicacez Snowstorm à Pierre Boulez pour ses 90 ans : quelle « dette » artistique pensez-vous avoir envers lui ? J’ai été très surpris d’apprendre que la création de cette pièce en 2015 coïnciderait à la fois avec le 90ème anniversaire de Pierre Boulez et avec l’ouverture de la Philharmonie de Paris, où elle sera jouée. La France est le pays où j’ai mes points de repère, tant artistiquement que personnellement. J’ai passé dix années de ma vie à Paris, et c’est une période que je n’oublierai pas de si tôt, tant elle fut riche en expériences et en amitiés. J’y reviens très souvent, et encore aujourd’hui pour cet incroyable projet avec Matthias Pintscher et l’Ensemble intercontemporain. Concernant Pierre Boulez, je ne peux bien parler de lui qu’en le remettant en perspective – avec le monde musical, avec ma génération, avec les institutions qu’il a créées et l’influence qu’il a exercée sur le développement culturel d’un pays en même temps que sur la pensée et la pratique musicales au xxe siècle, dont nous sommes tous les héritiers. J’espère que la France sera toujours un pays d’ouverture, d’intégration et de rêves : tant d’artistes, dont Pierre Boulez, ont lutté, chacun à sa manière, pour ces principes.

Une des pièces de Pierre Boulez m’a particulièrement marqué pour des raisons personnelles : Rituel in memoriam Bruno Maderna. Dans Snowstorm, je rends hommage de façon détournée à cette œuvre si surprenante. Sans faire de citation, je projette tout au long de la pièce un flux rythmique de percussions, très uni, à la manière de Rituel. J’ai également composé des blocs massifs de sons qui, tout en se transformant, avancent lentement d’un bout à l’autre de l’œuvre, tout comme dans la pièce de Boulez.

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Photo (c) Alice Fuentes

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