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Entretien avec Marisol Montalvo, soprano

par David Verdier, le 20/01/15

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Marisol Montalvo sera le 3 février prochain l’interprète de Pli selon pli, cycle vocal monumental composé par Pierre Boulez sur des poèmes de Stéphane Mallarmé. Elle revient sur son désir de chanter ce chef-d’œuvre de raffinement et de sensualité dans la Grande Salle de la toute nouvelle Philharmonie de Paris.

Vous abordez un répertoire extrêmement varié qui va de Gluck à Marco Stroppa, en passant par la bossanova. Pour vous, est-ce un challenge ou une nécessité ?

Je dirais plutôt un challenge, même si la musique contemporaine reste au cœur de mes préoccupations. Dans un opéra baroque comme Armide ou dans Re Orso de Stroppa, il est toujours question de précision, de justesse… Quand j’ai une opportunité, je me dis « Essayons, … pourquoi pas ? ». Pour la bossanova, c’est différent. J’ai grandi à New-York au carrefour de plusieurs influences qui sont venues enrichir mes racines portoricaines. Dans ma jeunesse, je n’ai pas bénéficié d’un enseignement musical classique au sens où on l’entend en Europe. On écoutait toutes sortes de musique : pop, world-music, comédies musicales… Je n’ai étudié sérieusement la musique qu’à l’âge adulte. Quand j’étais jeune, je rêvais de devenir chanteuse pop, comme Janet Jackson ou Britney Spears. Je n’aurais jamais pensé devenir un jour chanteuse d’opéra !

Comment vous est venu le désir de chanter Pli selon Pli ?

C’est un chef d’œuvre et un monument de difficulté pour l’interprétation. Je connaissais l’enregistrement de Christine Schaeffer. Je brûlais d’envie de me confronter à mon tour à cette partition mais je ne voyais pas encore comment je pouvais réaliser ce projet. J’étais bien consciente qu’il fallait que cela mûrisse, comme je l’avais expérimenté avec le rôle de Lulu. Dès 2008, j’ai discuté avec Matthias Pintscher de Pli selon Pli. Quand j’ai rencontré Pierre Boulez deux ans plus tard, j’ai beaucoup insisté auprès de lui en lui disant combien j’étais passionnée par cette musique.

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Vous connaissiez la poésie de Mallarmé ?

Je l’ai découverte en interprétant Hérodiade-Fragmente de Matthias Pintscher. J’ai fait l’effort de le lire en français, c’est quasi-impossible à traduire… y compris pour des francophones ! J’ai travaillé mot à mot en essayant de saisir le sens et les impressions, mais également avec une répétitrice pour la prononciation. J’ai toujours ressenti beaucoup de sensualité dans la poésie de Mallarmé. La combinaison avec le matériau musical produit une sensation très érotique, un mélange fascinant de vie et de mort, de douleur, de joie et d’exaspération. J’ai voulu transmettre ces impressions au public pour qu’il comprenne combien c’est important pour moi. J’adore voir sur le visage des auditeurs l’effet que produit la musique que je chante.

Quelles sont les difficultés principales pour vous ? L’intelligibilité et le sens du poème ou les spécificités techniques de la voix ?

La fragmentation du texte me donne en tant qu’interprète une certaine liberté d’action. Je me laisse porter par les couleurs que la musique infuse à l’intérieur des mots, c’est une approche très picturale. Vocalement, c’est d’une difficulté phénoménale, surtout dans les changements de registres. Dans certaines parties, je dois chanter durant 35 minutes en continu, avec des longues tenues dans l’aigu et des mélismes qu’il faut sans cesse assouplir tout en conservant le sens des paroles.

Le public parisien vous a découvert dans le rôle de Lulu à l’opéra Bastille. Pensez-vous que votre expérience du chant lyrique joue un rôle dans votre interprétation de Pli selon Pli ?

Oui, absolument… J’ai tout de suite senti une forme de drame sous-jacent dans Pli selon Pli. Comme avec Lulu, j’ai su que je pouvais apporter un éclairage différent dans cette interprétation. Je connaissais déjà la musique de Pierre Boulez pour avoir chanté le Soleil des Eaux mais là, on atteint vraiment un sommet inégalé. Je suis consciente de marcher dans les pas de toutes les grandes interprètes qui m’ont précédé dans Pli selon Pli. Je suis à la fois très fière et très humble de pouvoir le chanter à mon tour.

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Selon vous, existe-t-il une voix spécifique pour interpréter cette pièce ?

C’est difficile à dire. Dans Improvisation III par exemple, vous devez avoir une voix très flexible et malléable pour pouvoir monter dans l’aigu et ensuite descendre très bas. Il faut être capable de chanter piano, souligner les aspects dramatiques, laisser flotter les notes, faire résonner les aigus… c’est une voix hybride entre colorature et soprano lyrique. Ce genre de difficulté se retrouve dans des rôles comme celui de Marie dans Les Soldats de Bernd Aloïs Zimmermann. Il faut être capable de tenir dans l’aigu et d’avoir beaucoup de profondeur dans les notes graves. C’est un rôle que j’aimerais vraiment aborder au moins une fois dans ma carrière.

Comment affrontez-vous ce mélange de contrainte et de liberté qu’exige Boulez dans Pli selon Pli ?

Ce n’est pas l’aspect le plus difficile de cette musique. Dans la musique contemporaine, les interprètes alternent souvent entre contrainte et liberté. J’apprécie de me sentir libre mais c’est comme dans la vie, il faut négocier ! À certains moments, le chef attend que je finisse une phrase pour pouvoir continuer, parfois c’est moi qui doit le suivre très strictement.

Matthias Pintscher vous accorde-t-il beaucoup la liberté ?

Après maintes discussions, oui (rire) ! Je suis très fière du résultat que nous avons obtenu à Glasgow dans Pli selon Pli. C’est un partenaire formidable, un ami très proche et un compositeur de très grande qualité, je l’apprécie beaucoup. Nous nous sommes rencontrés il y a dix ans, lorsque j’ai chanté son Hérodiade-Fragmente. J’ai travaillé cette pièce en quelques mois et je me souviens qu’il était bluffé parce que je l’ai chantée sans partition. J’ai un besoin vital d’intérioriser la musique que je chante et j’adore ressentir sur scène ce danger, cette vulnérabilité… Je ne peux rien exprimer face à un public quel qu’il soit, si je dois garder les yeux rivés sur les notes. À Glasgow, j’avais mémorisé la quasi-totalité de Pli selon Pli mais je ne voulais pas prendre de risques et j’ai gardé la partition à portée de vue. Quand je me présenterai devant le public de la Philharmonie de Paris, je n’aurai pas de partition et seulement l’envie de donner le meilleur de moi-même.

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Photos :  Une : (c) Jean Radel – Article (c) Luc Hossepied pour l’Ensemble intercontemporain

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