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De Metallics à Metal Extensions, entretien avec Yan Maresz

par Jéremie Szpirglas, le 05/01/15

Yan Maresz

« J‘ai toujours été fasciné par les changements de caractères qu’offre l’utilisation des sourdines sur  les instruments de cuivre, démultipliant ainsi leur possibilités expressives ». C’est par ces propos que Yan Maresz  résume ce qui l’a amené à composer deux œuvres « soeurs » : Metallics pour trompette et électronique et Metal Extensions pour trompette, ensemble et électronique. Elles seront jouées au cours d’un même concert le 16 janvier prochain à Philharmonie de Paris. Entretien avec le compositeur pour en savoir plus sur un parcours de création original.

 

Metallics est l’œuvre que vous avez composée au cours de votre formation à l’informatique musicale à l’Ircam. Pourquoi avoir choisi la trompette ? Quel était votre projet ?

Concernant le choix de la trompette, il y a plusieurs raisons à cela. Quand je suis arrivé à l’Ircam en 1993, les enseignants nous ont présenté l’outil sur lequel nous devions travailler, la station d’informatique musicale Next, puis nous ont fait entendre le répertoire existant : je me souviens de Répons de Pierre Boulez, des pièces avec flûte (…explosante/fixe… de Boulez, Jupiter de Philippe Manoury), des pièces pour piano (Pluton de Manoury, Jeux de Denis Cohen), pour clarinette (Devenir de Frédéric Durieux), et pour percussions (Neptune de Manoury), mais aucune œuvre pour les cordes ni pour les cuivres. Assez naturellement, je me suis intéressé à l’instrument sur lequel il n’existait aucun travail.

D’autre part, j’avais lu un article fascinant de René Caussé, l’acousticien de l’Ircam, intitulé « Sourdines de cuivre » et coécrit avec Benny Sluchin. C’était une analyse scientifique et acoustique de ce qu’était physiquement une sourdine. D’après ce que j’en avais compris, il était possible de recréer des sourdines par ordinateur, et donc de fabriquer des sourdines virtuelles – a fortiori en temps réel. J’ai trouvé ça formidable : la sourdine, c’est l’instrument qui se déguise. Metallics est ainsi née d’une double trouvaille : une technologie appliquée à un problème musical, un projet artistique lié à un enjeu technologique. De l’analyse et de l’étude des sourdines, j’ai tiré un modèle, qui m’a ensuite fourni aussi bien le matériau formel que le matériau harmonique et les techniques de traitement.

La proximité sémantique des deux titres, Metallics et Metal Extensions, suggère un lien entre les deux. Quel est-il ?

La vérité est toute simple : c’est exactement la même pièce. À l’origine, je voulais écrire un concerto pour trompette, sans électronique. Ce concerto aurait gardé la même forme que Metallics et aurait notamment repris la progression de la nature des sourdines, de la moins bruitée à la plus bruitée – un parcours qui me paraît intéressant à exploiter du point de vue formel. Quitte à écrire des nouveaux mouvements, je voulais garder cette forme et cette dynamique. J’avais également l’intention d’utiliser des fragments de Metallics sous forme de citations afin d’en faire le noyau de chaque mouvement – à la manière d’un palimpseste. C’était donc un projet beaucoup plus ambitieux que ce qu’est finalement devenu Metal Extensions, un projet qui s’apparente à celui, développé dans le temps, des Chemins de Luciano Berio – œuvres découlant de ses Sequenze.

Cependant, avant même de me lancer dans la composition du concerto, il me fallait d’abord orchestrer Metallics afin d’avoir suffisamment de matière pour obtenir une base de travail, tout en faisant des clins d’œil à la pièce originelle. C’est là que le bât a blessé : l’orchestration s’est révélée extrêmement difficile à réaliser, justement parce que je ne m’étais jamais posé la question de l’orchestration de sons électroniques. Le défi était si compliqué à relever que je n’ai eu que le temps, dans les délais impartis, de terminer l’orchestration, et je n’ai jamais écrit le Concerto pour trompette – il n’est pas dit d’ailleurs qu’il ne verra pas le jour dans les années à venir. Metal Extensions est donc littéralement une orchestration de Metallics – à quelques petits détails près, comme des ajouts de lignes supplémentaires dans l’orchestre. Les deux pièces sont donc plus ou moins identiques, à l’exception d’un mouvement que je n’avais pas eu le temps de faire pour Metallics et que j’ai ajouté à Metal Extensions.

Comment vous y êtes-vous pris pour reproduire les traitements électroniques à l’aide de la seule orchestration ?

C’est toute la difficulté. Bien sûr, on peut toujours avoir recours à une démarche par « analogie » : trompette = trompette, par exemple. Viennent ensuite des solutions par mimétisme. Au début de Metallics, l’électronique est assez orchestrale, et la reproduction fidèle est assez simple. Mais l’œuvre nous emmène petit à petit du son vers le bruit et la difficulté grandit à mesure qu’on avance : le bruitisme est très ardu à reproduire en termes orchestraux. On peut toujours écrire une musique bruitiste, mais elle ne correspondra pas nécessairement à l’original. Je me suis donc retrouvé démuni, sans outil adapté. J’ai été contraint d’avoir recours à une méthode mi manuelle, mi technologique : je saucissonnais les sons, segmentant le discours de Metallics en très petits fragments dont je faisais l’analyse spectrale. Puis, en regardant le contenu en fréquences de chaque fragment, j’essayais de m’en inspirer comme d’un matériau harmonique pour le reproduire, par analogie, à l’oreille. Toutefois, on sait bien que le contenu fréquentiel d’un instant T ne décrit pas le timbre : le timbre est un phénomène multicritère, qui évolue dans le temps. Il m’a fallu être un peu plus inventif pour le retrouver, et mon métier d’orchestrateur m’a bien aidé. Dans Metal Extensions, tout a donc été fait « à l’ancienne », dirons-nous.

C’est ce travail qui m’a encouragé, l’année suivante, à proposer à l’Ircam la mise au point d’un logiciel d’orchestration. Au cours de l’écriture de Metal Extensions, j’ai en effet constaté que, pour une simple raison de complexité combinatoire, je n’avais ni le temps ni la puissance de calcul nécessaires pour distinguer toutes les possibilités existantes pour l’orchestration de chaque fragment. En revanche, un ordinateur en aurait été capable. L’idée est simple : un programme informatique peut parcourir tous les spectres instrumentaux, les combiner et les recombiner selon toutes les configurations possibles, pour s’approcher au mieux d’un contenu spectral donné. Naturellement, je ne veux pas que l’ordinateur orchestre à ma place : mais il peut me donner une base de travail, la plus proche possible de la cible, et je peux ensuite m’emparer de cette proposition pour l’améliorer grâce à mon métier de compositeur. Ce projet est à l’origine du logiciel d’orchestration Orchidée.

Ce travail sur Metal extensions n’a donc pas été inutile…

Loin de là. Néanmoins, même si des logiciels comme Orchidée nous permettent d’approcher de très près l’original, électronique ou non, il est à mon sens primordial de faire soi-même le parcours, et de repasser par toutes les étapes du processus d’orchestration.

Par la suite, j’ai d’ailleurs invité les élèves de ma classe d’orchestration à le faire à leur tour. En troisième année, je leur suggérais d’orchestrer une pièce d’électroacoustique pure. C’est un exercice passionnant, qui fait bien plus appel à la créativité que l’orchestration d’une pièce pour piano – pour laquelle on se préoccupe traditionnellement surtout de la résonance.

Orchestrer des sons synthétiques, électroniques, relève d’un véritable travail de composition. Ce n’est pas une simple invention timbrique : la technicité nécessaire est bien plus importante que cela et demande au compositeur d’avoir une connaissance approfondie de tous les phénomènes spectraux, de la représentation d’un timbre, et de la façon dont l’approche multicritère peut être retranscrite de manière analogique.

Metallics et Metal extensions seront joués au cours du même concert : qu’en pensez-vous ?

J’en suis très heureux ! Cela ne s’est produit qu’une fois ou deux et je dois avouer que c’est vraiment étonnant d’entendre les deux pièces au sein d’un même programme. L’idéal est de mettre la plus grande distance possible entre les deux (Metallics en début de concert et Metal extensions à la fin) – mais le temps du concert est suffisamment court pour que l’on apprécie la proximité des sonorités.

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Photo (c) Philippe Gontier

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