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Entretien avec Arturo Fuentes, compositeur

par Lou Madjar, le 20/10/14

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Le 21 octobre 2014 les solistes de l’Ensemble interpréteront Rincontri, une œuvre d’Arturo Fuentes dans le cadre du festival Cervantino au Mexique. Rencontre avec le plus européen des compositeurs mexicains.

En tant que mexicain, et, plus largement, en tant que compositeur, que représente pour vous le festival Cervantino ?

Le Festival Internacional Cervantino est l’un des plus importants festivals d’Amérique Latine, ayant une réputation équivalente au Festival d’Avignon. J’y ai été programmé à plusieurs reprises ces dernières années, mais ce concert avec l’Ensemble intercontemporain, au cours duquel les solistes joueront Rincontri (écouter ci-dessous), est sans doute l’un des plus excitants pour moi. J’en suis doublement heureux car, au cours de la même tournée, l’Ensemble se produira également dans la grande salle du Palacio de Bellas Artes (un lieu comparable au Palais Garnier à Paris), la plus importante salle de concerts du Mexique. Bien que vivant en Europe depuis près d’une vingtaine d’années, donner au Mexique un concert avec l’EIC me confirme qu’il existe là-bas des structures et un intérêt sincère pour la nouvelle musique – les concerts de musique contemporaine se font toujours à guichet fermé et le public se constitue principalement de jeunes désireux d’entendre ces grands musiciens. Enfin, je voudrais ajouter que Jorge Volpi, le nouveau directeur du festival Cervantino, est très intéressé par la création musicale actuelle, et j’espère que sa programmation trouvera un écho auprès d’autres institutions mexicaines.

 

 

Avez-vous le sentiment que votre musique reflète vos origines ainsi que votre parcours (du Mexique à l’Europe) ?

Depuis mon arrivée en Europe en 1997, je remets les choses en perspective. Ma musique reflète ce que je suis : une moitié américaine, une moitié européenne. Je me sens comme le « Vicomte pourfendu » de l’écrivain italien Italo Calvino, coupé en deux. Quand je rentre au Mexique, je découvre un monde chaotique plein de couleurs, de bruits, de formes et de textures qui, cependant, garde un ordre et une structure. Cet ordre n’est pas évident à percevoir à première vue : il nous faut bien observer et marquer un temps d’arrêt pour commencer à le discerner. Quelque chose de cet ordre-là se produit dans ma musique. De retour en Europe, je m’installe dans un jeu de miroirs : je suis toujours impressionné par le foisonnement de la société et de l’art européen ; les couleurs ne manquent pas, pas plus que le chaos. En outre, j’y perçois finesse, rapidité et précision, toutes qualités que je soigne aussi dans ma musique. Ma musique me rappelle que le monde est multiple.

Qu’est-ce qui a motivé votre venue puis vos divers déplacements en Europe ?

En 1994, Franco Donatoni est venu pour la première fois au Mexique et j’ai découvert son enseignement. J’ai ainsi décidé de poursuivre mes études avec lui en Italie où j’ai suivi ses cours de composition pendant 4 ans. Franco a été pour moi une personne très importante et je continue à le découvrir : je travaille aujourd’hui sur le rapport de sa pensée à la philosophie de Wittgenstein que Donatoni cite dans ses écrits. Mais ce qui m’a le plus marqué, ce sont les dix années de mon séjour parisien ; dix années au cours desquelles les concerts de l’Ensemble intercontemporain ont occupé une bonne partie de mon emploi du temps ! C’est également à Paris que j’ai rencontré un autre compositeur qui m’est très cher : Horacio Vaggione. J’ai fait mon doctorat avec lui parallèlement à un master de philosophie sous la direction d’Antonia Soulez. Le Cursus de composition et d’informatique musical de l’Ircam représente aussi pour moi une période riche en expériences et en rencontres. Revenir à Paris, c’est, pour ainsi dire, un retour aux sources : je m’y retrouve toujours. Pour le reste, c’est l’amour qui m’a mené en Autriche et j’y ai découvert la force de l’univers germanique, incroyablement libre et créatif. Culture latine et culture germanique, il s’agit des deux faces de ma personnalité : avec ma musique, je lance des ponts entre l’une et l’autre.

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Vous écrivez en ce moment une nouvelle œuvre pour l’Ensemble intercontemporain. Quelle place occupe-t-elle dans votre parcours  ?

Cette commande de l’Ensemble intercontemporain arrive à un moment crucial de mon parcours créatif : aujourd’hui, mon principal souci est d’affirmer ma voix propre, dont je pense avoir dégagé les caractéristiques distinctives. Deleuze écrit : « Un créateur, ce n’est pas un être qui travaille pour le plaisir. Un créateur ne fait que ce dont il a absolument besoin. » Cela étant dit, je trouve aussi du plaisir dans cette recherche personnelle. La pièce tire son titre et son inspiration d’une toile de Turner, peinte en 1842 : Snow Storm. Projetées avec force autour d’un vortex, les couleurs de cette toile se mélangent dans un mouvement incessant, cependant qu’une sensation de légèreté, de luminosité et de profondeur démêle la toile. C’est ainsi que je réfléchis à un mélange instrumental dessinant un espace musical nébuleux, projeté vigoureusement autour d’un vortex sonore — comme si on lançait avec force, et sur plusieurs couches, les timbres et les effets sonores pour en soustraire une lumière. Snowstorm est dédiée à Pierre Boulez pour ses 90 ans et j’ai hâte de traverser cette tempête de neige en compagnie de Matthias Pintscher et des solistes de l’Ensemble !

 

 

Photo (de haut en bas) : (c) Alice Fuentes / (c) Stefan Fuhrer

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