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Entretien avec Nina Senk, compositrice

par Jéremie Szpirglas, le 01/09/14

1-NinaSenk

La jeune compositrice slovène Nina Šenk présentera le 23 septembre 2014 son nouveau concerto pour alto, Iris, à la Cité de la musique. Nous avons voulu en savoir plus sur cette musicienne déjà très accomplie qui fut notamment l’élève de Matthias Pintscher à  la Hochschule für Musik und Theater München de Munich en 2008.

Nina, quelles sont les sources de votre parcours de compositrice ?

Mon premier souvenir musical, c’est cette impression de puissance de la musique jouée en concert, cette manière qu’a la musique de vous prendre, physiquement, et de vous marquer jusqu’au plus profond de vous – une impression que je continue à éprouver, d’ailleurs : j’accorde une grande attention à ce qui peut toucher, de manière physique, l’auditeur, à ces gestes musicaux qui vous saisissent et vous donnent envie d’écouter davantage. C’est ainsi que je privilégie toujours, au moins localement, un caractère puissant dans ma musique.

Ensuite, ce fut le jazz : ses lignes mélodiques qui se déploient au cours de l’improvisation, et ses structures rythmiques sur lesquelles s’élabore le discours – et, là encore, des gestes, parfois très agressifs, qui vous saisissent inévitablement. J’aime les flux rythmiques qui, au contraire de tous ces rythmes flottants si courants dans la musique contemporaine, restent ancrés dans une carrure – et retombent ainsi, un moment ou un autre, sur leurs pattes. Et puis la virtuosité instrumentale et la formidable diversité des possibles à partir d’une ligne unique, interprétée par un musicien seul en articulation avec l’ensemble. Si on écoute ma musique, et notamment mon traitement de la trompette, on entend beaucoup du Kind of Blue de Miles Davis – certains musiciens me taquinent d’ailleurs à ce sujet. Avec le temps, toutes ces inspirations se sont fondues dans un tout plus vaste : je souhaite toujours toucher mon public, mais plus subtilement. Je désire le guider plus que le surprendre, sans abandonner l’idée d’un phénomène musical qui les emporte. Je veux toujours « raconter une histoire ».

« Raconter une histoire » : y aurait-il un élément narratif dans votre écriture ?

Oui, mais qui n’apparaît pas de manière aussi évidente. La forme de mes pièces et les diverses étapes de leur développement suivent souvent une intrigue. J’ai ainsi composé une série de pièces pour orchestre d’après des textes surréalistes de Michael Ende. J’ai également écrit un concerto pour accordéon et cordes d’après un conte pour adultes d’Hermann Hesse. Mais je n’annonce pas ces sources d’inspiration à mon public et ne précise pas qu’il s’agit d’une « illustration musicale » du texte : il me sert de point de départ, m’aide à élaborer la forme et à aller d’un point à un autre.

Diriez-vous que votre pays d’origine, la Slovénie, transparaît dans votre musique ? 

Quand une de mes œuvres est jouée en Allemagne, c’est une remarque qu’on me fait souvent : on me dit entendre les Balkans dans ma musique ! C’est sans doute vrai. Surtout à mes débuts. Quand on voyage loin de chez soi, on a probablement besoin de garder un lien avec ses racines, et c’est peut-être de cette manière que je l’ai préservé. Ce n’est que lorsque l’on s’établit enfin quelque part qu’on peut développer un langage vraiment personnel.

Votre catalogue témoigne d’un intérêt pour les formes concertantes…

C’est l’interaction de l’individu et de la société qui m’intéresse, jusque dans les journées les plus dures, quand nous devons véritablement nous forcer pour aller nous confronter à l’autre et au réel– une expérience courante dans la vie de compositeur. Dans chacune de ces pièces plus ou moins concertantes, la ligne directrice impulsée par le soliste affecte soit la masse de l’orchestre et la manière dont il évolue, soit, à l’inverse, est influencée par les gestes de l’orchestre. Peut-être cela vient-il, en partie du moins, de mon goût pour le jazz, dans lequel l’attention est occupée tour à tour par chaque instrument. Dans l’improvisation, le soliste a toujours le loisir de développer de nouvelles idées – et l’ensemble se doit de réagir à ces nouvelles propositions. L’esthétique de ma musique a évolué depuis, mais j’ai toujours aimé la dynamique du « un contre tous ».

Pour cette commande, vous avez choisi l’effectif d’alto et ensemble. Pourquoi cela ?

J’ai choisi l’alto, car j’ai déjà écrit trois concertos pour violon ! L’alto est pour moi un instrument fascinant auquel j’ai déjà donné un rôle plus ou moins soliste au sein de l’orchestre ou de l’Ensemble, sans jamais le mettre en avant. C’est un instrument assez doux, qu’il faut savoir faire sonner autrement que le violon. C’est aussi ce que j’aime dans mon travail : me donner des défis à relever. Je me refuse à rester confortablement dans un univers que je connais déjà.

Vous écrivez pour Odile Auboin, altiste de l’Ensemble : comment travaillez-vous avec elle ?

Je n’ai eu que quatorze jours pour préparer ma première rencontre avec elle. J’ai imaginé quelques idées musicales que j’aimerais tester – d’abord pour moi-même. Ce que j’aime, c’est arriver à réellement connaître le soliste pour lequel j’écris – Odile, en l’occurrence –, pas seulement pour savoir ce qu’on peut expérimenter ensemble, mais pour le connaître au point de savoir ce qui lui convient, ce qui sonne le mieux sous ses doigts. C’est toujours un long processus, une étroite collaboration. Je n’écris pas pour un instrument, mais pour celle ou celui qui va créer la pièce. Ainsi, l’œuvre est-elle véritablement cousue sur mesure pour cette personne.

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Avez-vous un texte dont vous voudriez partir, comme vous en avez l’habitude ?

Je suis encore en train de chercher. J’espère en trouver un qui convienne. La partition se situera sans doute dans la continuité d’une série de pièces concertantes écrites ces dernières années avec mon troisième concerto pour violon, Into the Shades, ou mon oeuvre pour trompette et cordes, Dialogues and Circles. Ces pièces sont toutes le résultat des pensées qui m’habitent. Ainsi, pour Schnitt [« coupe » en allemand] pour saxophone et ensemble, je suis partie de l’idée de la coupure et du sang qui s’en écoule – non pas une hémorragie, mais comme la réaction du sang à la coupure. J’affine de plus en plus ce concept auquel je tiens particulièrement. Un peu comme un peintre qui explore inlassablement le même sujet jusqu’à atteindre son cœur, avant de passer à autre chose. C’est un processus d’approfondissement jusqu’à parvenir à la perfection du geste : sans être une même pièce qu’on réécrirait sans cesse, c’est toujours la même question que je me pose en composant.

En savoir plus sur Nina Šenk :  www.ninasenk.net 

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Photos (de haut en bas) : (c)Jenny Sieboldt / Odile Auboin (c) Luc Hossepied pour l’Ensemble intercontemporain

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