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Composer l’immédiat : entretien avec Maja S.K. Ratkje

par Hild Borchgrevink, le 01/09/14

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La compositrice et performeuse vocale norvégienne Maja S.K. Ratkje construit depuis plusieurs années une œuvre s’affranchissant des genres musicaux. Son Concerto for Voice, qu’elle interprétera le 23 septembre prochain à la Cité de la musique, l’illustre bien en plus de souligner le rôle central de la voix dans dans son parcours musical. Rencontre avec une artiste passionnante aux multiples expressions.

Vous vous définissez comme compositrice et performeuse vocale. Comment la voix est-elle devenue votre instrument principal ?

J’ai d’abord joué du violon et du piano, et d’autres instruments, et ce n’est que dans un second temps que je me suis concentrée sur la voix. Quand j’ai commencé mes études de composition, j’ai choisi le jazz vocal comme instrument principal mais j’ai très vite arrêté de chanter des chansons et des mélodies et j’ai commencé à utiliser ma voix comme un instrument, pratiquant l’improvisation libre. Je n’imaginais pas à quel point la performance vocale deviendrait centrale dans ma carrière professionnelle. Pendant mes premières années en tant que vocaliste, le quatuor SPUNK, qui comprenait quatre performeuses, fut un environnement musical très important dans ma recherche d’une expression artistique personnelle.

Dans Concerto for Voice, vous combinez écriture instrumentale et improvisation vocale. Vous recommandez fortement aux auditeurs d’en faire l’expérience en concert. Pourquoi cet aspect est-il si important ?

Je pense que la situation de concert est de loin le meilleur cadre possible pour l’expérience musicale. Elle existe alors comme un phénomène partagé, interpersonnel. Lors d’une représentation, quand l’enjeu est important et qu’un grand nombre de personnes est impliqué, le public devient également responsable du résultat. Nous percevons tous la musique différemment, nous l’appréhendons chacun à notre manière, individuellement, mais l’expérience que nous en faisons est partagée. Dans Concerto for Voice, je m’intéresse notamment à la manière dont le son et l’espace sont perçus dans une situation traditionnelle de concert. En amplifiant la voix et d’autres sources acoustiques, je peux mettre en valeur les sons les plus infimes et les placer sur le même plan que ceux, plus forts, de l’ensemble. Ainsi, je parviens à déjouer les attentes du public à propos du rôle des solistes et de l’orchestre et nous interroge sur la manière dont nous éprouvons la distance entre nos sens et les sources acoustiques des sons perçus.

Dans votre album Voice, paru en 2002, tout le matériau musical provient de votre voix. En quoi votre connaissance de la voix influe-t-elle sur votre musique instrumentale ?

La voix est pour moi un instrument très immédiat et très flexible, qui me permet non seulement d’expérimenter des idées en temps réel mais également d’en éprouver leurs limites. Ce que j’ai appris en improvisant a plus de valeur pour mes compositions que ma connaissance des possibilités techniques de la voix. La flexibilité de la voix m’amène à penser que n’importe quel instrument peut atteindre un même degré d’expressivité et de personnalisation.

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Votre connaissance des techniques de composition et de la musique électronique a-t-elle influencé la manière dont vous jouez et improvisez en concert ?

Peut-être ai-je tendance à improviser comme un compositeur et à composer comme une interprète. Je veux que ma musique soit vivante et jouable, mais non sans frictions. Quand j’improvise, je cherche à produire des formes et des textures intéressantes. La musique s’inscrit dans le temps, mais elle doit aussi pouvoir faire un pas hors du temps : est-il possible de créer des couches simultanées qui soient en mesure de troubler une linéarité prévisible et ennuyeuse ?

À quoi moods IIIb, le sous-titre de Concerto for Voice, fait-il référence ?

Il fait référence à une série d’oeuvres que j’ai commencées en 1997 avec des pièces de musique électronique. Avant cette série, j’avais fait l’analyse digitale du spectre harmonique d’une note de saxophone que j’avais trouvée intéressante. Mon intention était d’écrire une musique pour saxophone et électronique. Avant de composer le Concerto for Voice, j’avais déjà fait quelques esquisses dans lesquelles je tentais de transcrire ma propre musique électronique en une partition pour instruments d’orchestre. Je voulais voir si c’était possible et cela m’amusait d’observer quels sons j’allais devoir demander aux instruments acoustiques. Concerto for Voice contient de longues sections issues de cet exercice. Mais écrire un concerto demande un matériau beaucoup plus important. J’ai donc continué à travailler sur la manière dont le son de l’ensemble pouvait rencontrer le son de ma voix, et sur la manière dont la voix pouvait être absorbée par le son orchestré de la musique électronique.

Dans votre travail, l’identité vocale est polyphonique. Elle se multiplie, se divise et se dissout dans l’ensemble. Un concerto est néanmoins une sorte de drame. Comment avez-vous construit la forme musicale du Concerto for Voice ?

La forme du concerto est très présente dans cette œuvre, notamment par la cadence. La coda qui suit reprend les éléments harmoniques et les accords construits à partir du spectre de saxophone et suit un mouvement graduel qui va du plus haut au plus bas. Les premières sections présentent ma voix et l’ensemble à deux reprises, avant d’offrir une variation introduisant des éléments très différents, comme un duo de bruits de scie et de respirations.

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Concerto for Voice utilise des techniques issues à la fois de la musique concrète et de la musique spectrale.

L’idée de musique concrète est effectivement très importante dans mon travail : elle a profondément affecté ma manière d’écouter les sons. J’essaye de les écouter comme ils sont, non de manière associative. La recherche des sons et ma capacité à identifier la fréquence et la texture de chacun d’entre eux me donnent des idées quand j’écris pour les instruments et quand je performe avec ma voix et l’électronique. Pour moi, les éléments métaphoriques ajoutent un artifice amusant aux autres dimensions, plus absolues, de la musique, un artifice parfois inattendu mais souvent bienvenu dans la mesure où il ajoute à l’ensemble une couche de sens imprévisible.

Ce qu’on appelle musique contemporaine est un champ qui ne cesse de s’étendre. Dans Concerto for Voice, les pratiques de la performance et de l’improvisation ont joué un grand rôle dans l’écriture. En dehors de l’improvisation libre, quelles pratiques orales ont influencé votre musique ?

L’usage de la voix comme instrument est courant dans la poésie sonore et dans le jazz d’avant-garde. Je me sens proche de ces deux domaines, ayant collaboré avec le poète sonore Jaap Blonk ainsi qu’avec des musiciens de jazz moderne. J’ai aussi conservé une pratique active en collaborant avec le trio norvégien POING (saxophone, accordéon, contrebasse) : nous interprétons des chants révolutionnaires de toutes époques et de tous pays. Notre projet, intitulé Wach auf ! (Réveillezvous !) [un cd est paru en 2011 sur le label Øra Fonogram], a commencé comme une célébration annuelle de la fête internationale du travail, le 1er mai. Dans ma jeunesse, j’avais l’habitude de chanter dans des chœurs, des comédies musicales et même d’obscurs groupes de country. Toutes ces expériences vocales et musicales ont fait de moi la musicienne et la compositrice que je suis aujourd’hui.

 

> Pour en savoir plus sur Maja S.K. Ratkje  : ratkje.no    

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Photos (de haut en bas) : (c)Franck Ferville /(c) Iztok Zupan /(c) Maarit Kytöharju

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