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Entretien avec Blaise Ubaldini, compositeur

par David Verdier, le 01/09/14

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Le 12 septembre 2014, l’Ensemble interprétera Bérénice,  le nouveau monodrame de Blaise Ubaldini. Le jeune compositeur français retrace les grandes étapes de son parcours et livre quelques clés sur dernière sa création.

Votre parcours est marqué par l’étude de la clarinette mais aussi la pratique du jazz et du rock, en tant que chanteur et guitariste. Selon vous, la variété et les musiques improvisées occupent-elles une place à part dans la musique dite « contemporaine » ?

D’après moi, ce ne devrait pas être le cas. Pour de nombreux compositeurs d’aujourd’hui, la distinction a tendance à s’effacer. On écoute tous les genres musicaux, dans une approche à la fois ouverte et critique. Je n’ai jamais cherché dans cette appartenance multiple l’idée de « faire carrière ». Mon métier de clarinettiste m’a permis de subvenir à mes besoins et j’ai toujours fait ce que je pensais être le mieux.

A un moment donné, vous arrêtez la musique pour vous consacrer à l’étude des langues à l’institut national des langues et civilisations orientales.

Je tournais en rond, un brin désabusé par le milieu du jazz et l’ambiance du conservatoire. J’ai touché à la guitare rock, fait des arrangements pour des musiques de film et de la variété. Dans mon entourage, j’avais pas mal d’amis qui étudiaient les langues et la philosophie alors je me suis dis : pourquoi pas moi ? Je me suis inscrit à l’INALCO et j’ai décroché une licence en hindi. J’étais attiré par le côté spirituel et surtout par la beauté des signes linguistiques. Curieusement, la musique indienne n’a pas été le motif premier de ma décision.

Autre particularité : vous interprétez certaines de vos pièces…

Longtemps, je n’ai pas voulu jouer mes propres partitions. Je ne voulais pas exprimer une deuxième fois ce que j’avais à dire. Au moment de saluer, je trouvais bizarre d’incarner à la fois le rôle de compositeur et d’interprète. Récemment, j’ai eu l’occasion de le faire et finalement, j’ai pris conscience de l’importance pour un compositeur de continuer à être instrumentiste. C’est essentiel d’écrire en lien étroit avec la personnalité et la technique personnelle des instrumentistes. J’ai écrit ça, comment ils vont le comprendre ? Quelle liberté je leur laisse ? etc.

Vous écrivez souvent pour de petits effectifs, pourquoi cela ?

J’aime bien entendre la proximité des timbres, ce que ne permet pas forcément un grand orchestre. Ecrire pour effectif plus important me contraindrait à modifier des paramètres liés à l’aspect formel et au temps. Avec la masse orchestrale, le temps d’allonge, le timbre et la matière se modifient.

Vous vous êtes inspiré de la poésie de Robert Davreu et Mohammed Khaïr-Eddine, deux poètes relativement peu connus dans le paysage contemporain. Quelle importance occupe la poésie pour vous ?

Dans ma jeunesse, j’ai eu beaucoup de mal avec la littérature romanesque mais jamais avec la poésie. J’aime ce rapport direct et unique avec le monde. Les poètes ne sont jamais résignés, on a l’impression qu’ils affrontent la réalité avec une force incroyable. Seule la poésie peut atteindre ce niveau de puissance.

Vous entretenez un rapport particulier à la voix et plus généralement au texte…

Je pense qu’il faut évoquer ici mon rapport à l’Orient. Ma femme est iranienne, je suis entouré par cette culture orientale qui contient des éléments de culture commune. Mon écriture pour voix prend sa source dans ma fascination pour les langues étrangères. Je pense que les sons ont une expressivité propre, indépendamment du sens, et j’essaie de jouer avec ce paramètre. Mes études de linguistique m’ont permis de mieux comprendre le fonctionnement interne d’une langue, comment modifier les phonèmes quand on vocalise très lentement par exemple.

Quel regard portez-vous sur l’utilisation de l’électronique ?

Avant de suivre le Cursus 1 de l’IRCAM, j’ai fait mes études à Genève, dans la classe de Michael Jarrell de Luis Naon et d’Eric Daubresse. Au début, l’électronique était omniprésente dans ma musique. C’était à la fois logique et séduisant de pouvoir intégrer des trouvailles électroniques au discours acoustique. Paradoxalement, à l’IRCAM j’ai appris à poser des limites et ne pas simplement concevoir l’utilisation de l’électronique pour la couleur.

Parlez-nous de ce monodrame, Bérénice, qui sera créé le 12 septembre par l’Ensemble intercontemporain.

Il s’agit d’une pièce pour comédienne, trio à vent, percussion et… électronique. Je m’étais déjà intéressé au théâtre, notamment avec 4.48 de Sarah Kane. Caroline Imhof m’a proposé plusieurs texte, parmi lesquels Bérénice de Jean Racine. Je ne voyais pas au départ comment je pouvais manipuler de tels personnages et surtout une langue si impressionnante. Quand tout d’un coup, le texte s’est effacé et le personnage est apparu, je me suis dit qu’avec ce personnage tout était possible et qu’on pouvait aller n’importe où. Depuis longtemps, je voulais travailler avec une comédienne plutôt qu’avec une chanteuse. On a passé une semaine ensemble à improviser sur le texte. C’est un véritable travail de montage, sans doute la chose la plus libre que j’ai faite jusqu’à présent. Le personnage est en fait plus moderne que le texte. Jusqu’au dernier moment, la question de la présence du texte s’est posée. Ce qui est génial, c’est qu’il apparaît sous sa forme monumentale, même au détour d’une bribe chuchotée. On ne peut pas le rendre diaphane, il suffit d’entendre un seul mot pour qu’il apparaisse avec une force incroyable.

Quelles contraintes d’écriture pose le travail avec une comédienne ?

Il y a souvent davantage de contrainte à travailler avec des chanteuses lyriques. On cherche des effets que l’on obtient presque jamais. Caroline a fait des études de chant et elle sait lire la musique. Elle m’a tout de suite parlé de la « partition » que les acteurs de théâtre se construisent quand ils mémorisent leur texte. C’est fascinant pour un musicien de voir la prise de risque d’un acteur sur scène et ce public, beaucoup plus « vivant » qu’un public de concert. Nous avons voulu faire une traversée du texte intégral, en dégageant çà et là des temps émotionnels. Le traitement électronique de la voix sera très limité, afin de conserver un rapport direct et intact avec l’interprète.

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Photo : Luc Hossepied pour L’Ensemble intercontemporain

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