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Un vent de liberté : entretien avec Bruno Mantovani

par Jéremie Szpirglas, le 02/03/14

 

MantovaniC’est à Bruno Mantovani que l’Ensemble intercontemporain a confié les manettes de son troisième week-end Turbulences du 11 au 13 avril à la Cité de la musique. Trois jours bien remplis, à l’image de ce musicien complet, compositeur, chef d’orchestre et directeur du Conservatoire de Paris.

Quelle a été votre réaction lorsque l’Ensemble intercontemporain vous a approché à propos du projet des week-end Turbulences ?

Cette proposition m’est apparue logique — comme une continuation de ma collaboration avec l’Ensemble intercontemporain en tant que compositeur et chef — en même temps qu’excitante et gratifiante. Comme une nouvelle étape dans cette vieille histoire d’amitié qui nous lie et qui dépasse de loin l’institutionnel, et même le musical.

Comment le week-end a-t-il pris forme ?

Le projet s’est bâti peu à peu, avec de nombreux allers et retours entre les musiciens, la direction de l’Ensemble et moi-même, pour prendre en compte les envies de chacun et certaines contingences liées à la nature de cette série ou au calendrier de l’Ensemble — comme la création de commandes. Pour moi, j’y ai vu l’occasion idéale de réaliser quelques vieux rêves — notamment de diriger des pièces, comme sur Incises de Pierre Boulez, que je n’ai jamais dirigées.

Votre week-end s’intitule Air Libre : en quoi cela se traduit-il ?

Par une très grande variété de propositions : du répertoire patrimonial, des compositeurs que j’aime, un peu de ma musique, de l’improvisation — pour laquelle je me joindrai aux musiciens lors de la soirée du samedi —, et bien sûr de la création, puisque nous créerons, en un seul week-end, trois pièces de Johannes Boris Borowski, Raphaël Cendo, et Philippe Leroux, ce dont je suis ravi. Philippe Leroux, par exemple, est un compositeur que j’admire énormément. J’ai dirigé l’Orchestre du Capitole dans son Concerto pour violon il y a quelques années, et j’y ai pris beaucoup de plaisir : c’est une musique assez éloignée de la mienne à bien des égards — à commencer par son aspect procédural —, mais dans laquelle je me sens très bien. On a tous ainsi des compositeurs « chez qui » on se sent mieux : je me sens mieux chez Schumann que chez Brahms, par exemple. De la même manière, je me sens bien dans la musique de Leroux.

Pour moi, ce week-end est une synthèse de ce que j’aime faire avec l’Ensemble intercontemporain et ses solistes — dont certains sont aujourd’hui de bons amis, avec lesquels je travaille hors de l’institution.

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En quoi ces Turbulences vous ressemblent-elles ?

Le concert d’ouverture me ressemble, avec son coup de projecteur sur la forme du Concerto de chambre. C’est en effet une forme dans laquelle je me sens à l’aise, un hybride qui tient à la fois de l’ensemble démocratique et du concerto, donc de la hiérarchie. J’en ai composé deux, que l’on jouera, avec celui de György Ligeti, en alternance avec des œuvres solistes.

Ensuite, le grand fouillis qui gagnera la Rue musicale de la Cité au cours de la soirée du samedi me ressemble assez ! Je multiplie moi-même mes activités et mes pratiques musicales, du jazz à la direction, en passant bien sûr par l’écriture contemporaine. D’une manière générale, j’aime la liberté, mais aussi la cohérence. J’ai donc privilégié à la fois la logique de la programmation et sa diversité.

Enfin, un petit détail m’a amusé : Turbulences est le titre d’une de mes premières pièces, que j’ai écrite quand j’étais élève du conservatoire et que l’Ensemble a jouée — sans doute une coïncidence !

En programmant certaines œuvres, comme Music for 18 musicians de Steve Reich, on a le sentiment que vous avez voulu titiller les musiciens, en leur faisant jouer une œuvre de laquelle il ne sont pas forcément très familiers. 

L’Ensemble a besoin qu’on le nourrisse, qu’on lui amène de nouvelles œuvres, dont il n’a pas l’habitude. Au cours de ces Turbulences, j’ai voulu le confronter à son rapport au soliste. L’Ensemble intercontemporain se décrit en effet comme une formation de 31 solistes. Mettre en parallèle, lors d’une même soirée, des œuvres solistes et une œuvre, comme la Music for 18 muscians, où l’Ensemble est traité dans sa globalité, me semble ainsi très enrichissant, comme une réflexion sur l’identité même de la formation. Au même titre que de jouer une Sequenza de Luciano Berio et son Chemin associé, ou Incises et sur Incises de Pierre Boulez au sein d’un même concert, comme nous le ferons le dimanche. On peut ainsi voir l’irruption de Music for 18 muscians au sein d’un groupe d’œuvres apparemment plus homogène comme un concerto programmatique !

Dans les deux précédents week-ends de Turbulences, on trouve chaque fois une pièce singulière, inattendue : quelle serait la vôtre ?

Ce qui est inattendu, c’est qu’on jouera aussi quelques pièces emblématiques de l’Ensemble ! L’an dernier, lors des deux concerts de l’Ensemble que j’ai dirigé, nous avions au programme la Symphonie de chambre op. 9 d’Arnold Schoenberg et je me suis rendu compte à cette occasion que l’Ensemble ne l’avait pas jouée depuis très longtemps. D’où ma volonté de programmer dans un même week-end une grande pièce de György Ligeti en même temps qu’une omniprésence de Boulez, avec quatre pièces de sa main. Alors que l’on fête à bon droit la nouvelle direction artistique de Matthias Pintscher, j’ai voulu rendre hommage à l’ancienne direction qui était celle de Pierre Boulez.

Que vous inspire la juxtaposition des répertoires encouragée par le format de ces Turbulences ?

C’est une nécessité. Aujourd’hui,  la musique, même contemporaine, se consomme par internet et par bribes : on écoute un début de pièce, puis le début d’une autre. C’est donc une juxtaposition subie, avec en outre une qualité d’écoute et de concentration plus fluctuante qu’auparavant. Partant de ce constat, autant reprendre la main sur ce phénomène, et élaborer autour un discours esthétique.

D’autre part, jouer nos aînés — Berg, Webern, Stravinsky — me tient à cœur : c’est un voyage, une trajectoire, qui part d’eux et vient jusqu’à nous. A cet égard, j’ai le sentiment que ces Turbulences sont l’occasion de réaliser ce pour quoi l’ensemble a été créé : à la fois l’entretien d’un répertoire, et l’ouverture sur la création — avec ce que cela suppose de prise de risque.

Portrait de Bruno Mantovani réalisé par Franck Ferville / autre photographie DR

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