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[solo] Alain Billard, clarinette basse

par Bruno Serrou, le 15/09/00

La clarinette contrebasse passionne de plus en plus luthiers et compositeurs. Une commande de l’Ensemble intercontemporain à la jeune compositrice australienne Lisa Lim met cet instrument à l’honneur. Alain Billard, qui joue toutes les clarinettes – mais aussi à l’occasion, de la guitare basse – sera l’interprète de cette création. Rendez-vous le 4 novembre au Centre Pompidou.

 

Alain Billard, vous occupez le poste de clarinette basse à l’ensemble intercontemporain. Jouez-vous uniquement de cet instrument ?

J’ai été engagé en octobre 1995 comme clarinettiste bassiste solo jouant aussi les clarinettes en si bémol et en la, le cor de basset et la clarinette contrebasse. Avant d’entrer à l’Ensemble, j’étais clarinettiste tuttiste dans des orchestres militaires, notamment la Garde républicaine, tout en poursuivant mes études au Conservatoire de Lyon. j’avais commencé à jouer de la clarinette dès l’âge de cinq ans, au Conservatoire de Chartres. Mes parents sont musiciens. Mon père, accordéoniste, dirigeait une harmonie, où j’ai débuté.

 

Qu’est-ce qui vous a conduit à vous attacher aux instruments graves ?

Je m’y suis intéressé très tard puisque je n’ai commencé à travailler sérieusement la clarinette basse qu’un mois et demi avant d’être engagé par l’Ensemble… En fait, c’était le fruit d’un pari avec mon professeur, Jacques di Donato. Je venais d’entrer à la fois à l’orchestre de la Garde républicaine et en troisième année du Conservatoire de Lyon, et je lui ai demandé ce que j’allais pouvoir faire à la fin de mes études. Il m’a parlé d’un poste vacant à l’Ensemble intercontemporain. Je lui ai fait remarquer que c’était peut-être un peu tôt : j’étais encore au Conservatoire ! Il m’a répondu : « Faisons un pari. Tu travailles douze heures par jour, je te donne deux cours, et je pense que tu es capable de réussir.» Et j’ai tenu le pari.

 

Comment vous y êtes-vous pris ? La technique de jeu de la clarinette basse est pourtant spécifique…

En fait, il est préférable de penser d’abord à la clarinette basse comme à un instrument à cordes grave : une contrebasse, ou plutôt même un violoncelle, dont elle a plus ou moins la même tessiture, et avec laquelle elle présente de nombreuses similitudes. On peut aussi penser aux cuivres, car la clarinette basse fait le lien, dans les pupitres graves, entre les cordes et les cuivres. J’ai la chance de posséder une assez large culture instrumentale, puisque je joue aussi du tuba, du saxophone et de la guitare basse. Plus un interprète connaît d’instruments, plus il est apte à comprendre les particularités de chacun, ce qui lui permet de s’aider des autres instruments pour jouer de son instrument principal. La pratique du tuba m’a aidé pour la clarinette basse, particulièrement du point de vue du souffle.

 

Vous semblez vous intéresser à tous les instruments, mais aussi à différentes traditions, puisque la guitare basse est attachée au rock et autres musiques populaires. Traditions savante et populaire s’enrichissent-elles ?

Elles n’évoluent pas de la même façon, mais elles se complètent. Je crois qu’un interprète se doit d’écouter et de jouer des genres divers. Le musicien est un acteur. il doit être capable de changer de visage. j’ai joué de la guitare basse, j’ai fait partie de plusieurs groupes dont un groupe de « jazz fusion ». Pendant mes études au Conservatoire de Lyon, j’ai retrouvé le chanteur de ce groupe qui était en même temps hautboïste et « hard rocker » pur et dur. C’est ainsi que nous avons constitué en 1992 à la fois un groupe de hard rock dont j’étais le bassiste et lui le chanteur, et un quintette à vent classique. Avec ce « Quintette Nocturne », nous avons été lauréats de plusieurs concours internationaux, tels que le Prix ARD de Münich en 1996 et le Prix Osaka en 1998.

 

Vous allez interpréter une commande de l’Ensemble intercontemporain à la compositrice Liza Lim, pour clarinettes basse et contrebasse, trois percussions, violoncelle. Ou en est la facture de la clarinette contrebasse ?

Il existe deux types de clarinette contrebasse : l’une en métal, l’autre en bois, En fait, les fabricants continuent leurs recherches, car ils savent que cet instrument va connaître un grand engouement chez les compositeurs. Son timbre a une faculté de vibration exceptionnelle : c’est la basse profonde de l’opéra. Sur le plan des tessitures, il s’agit de l’un des instruments les plus étendus qui puissent se trouver aujourd’hui. Cependant, il n’est pas encore parvenu à un stade définitif.

 

Percevez-vous la mission qui sera la vôtre dans la transmission d’une tradition instaurée notamment par le fondateur de l’intercontemporain, Pierre Boulez ?

Je crois qu’il est important d’entrer le plus jeune possible dans un ensemble instrumental comme celui-ci. D’ailleurs, lorsque Pierre Boulez a constitué l’Ensemble, il a plutôt choisi de jeunes instrumentistes. Le pianiste qui vient d’être recruté a vingt-six ans. Il est important de pouvoir communiquer un savoir à des personnes qui vont à leur tour le transmettre. On perçoit bien cette dimension avec Pierre-Laurent Aimard, par exemple, qui vole désormais de ses propres ailes. Il a quitté la « famille Ensemble intercontemporain » pour continuer sa carrière et poursuivre sa mission de transmission. Mais, à l’inverse, le fait d’entrer jeune à l’Ensemble pourrait aussi inciter à un comportement routinier, à une sclérose ! A un moment donné, je me dirai probablement qu’il est temps de transcender ce que j’ai appris pour le transmettre à d’autres. Mais je sais aussi qu’au moment où j’envisagerai de franchir le pas, j’aurai encore envie de jouer telle et telle œuvre ! La fracture est difficile, d’autant que nulle part ailleurs il n’est possible de travailler à ce point avec les compositeurs.

 

A quelles créations importantes avez-vous participé ?

Depuis quatre ans, je n’ai pas eu l’occasion de participer à beaucoup d’œuvres solistes, mais j’ai travaillé avec Philippe Manoury, Pascal Dusapin, Marc Monnet, Michael Jarrell, et, dernièrement, j’ai eu des révélations extraordinaires avec György Kurtág.

 

Comment se passe la collaboration des musiciens de l’intercontemporain avec György Kurtág, actuellement en résidence à Paris ?

J’ai eu le privilège de travailler avec lui de façon suivie dès avril dernier. Je connaissais sa musique, mais, sur le papier, il est difficile de s’en faire une idée précise, tant les œuvres sont concentrées. J’ai beaucoup appris au contact de Kurtág, comme j’ai beaucoup appris avec Pierre Boulez, particulièrement pour l’interprétation de la musique de chambre. Nous savons tous que nous avons besoin du souffle, du geste, mais, avec Kurtág, il ne s’agit pas seulement de souffle, de geste, mais aussi de l’âme. Le matin de la première répétition, j’ai joué, mais sans vraiment me sentir « dans le coup ». Je ne voyais pas toute « l’histoire » que contient chaque pièce, si brève soit elle. Avoir le privilège de travailler directement avec un artiste capable de transmettre ces éléments personnels et affectifs, d’expliquer son œuvre, c’est aussi comprendre la façon dont on doit l’interpréter. Bien que ce soit difficile, il est de notre devoir d’instrumentiste d’entrer dans son personnage. Etre interprète, c’est travailler avec les compositeurs et s’efforcer à tout moment de se glisser dans leur peau. Nous avons énormément répété avec Kurtág sur une seule petite pièce, non pas pour des raisons techniques – techniquement, c’est facile –, mais sur le geste musical, le souffle, la vie. Chaque note a sa juste place, son poids, sa raison de vivre, et quand Kurtág donne un exemple ou se met au piano, il se passe toujours quelque chose. Sa musique est vraiment exceptionnelle pour le travail du son.

 

György Kurtág est un créateur qui pousse à regarder à l’intérieur de soi-même ?

C’est un compositeur capable de vous donner de l’énergie, de vous faire sentir sa musique, du fait même qu’il s’y investit pleinement. Il est toujours en mouvement, il a constamment envie de respirer, et lorsque l’on joue ou que l’on répète avec lui, il respire avec vous et une véritable intimité s’installe.

 

Vous possédez votre propre ensemble de musique de chambre, qui se voue principalement au répertoire du quintette à vent. L’expérience de L’Ensemble et des musiques nouvelles apporte-t-elle quelque chose à Mozart ?

Bien sûr ! Mes partenaires travaillent dans divers ensembles, et nous apportons chacun nos expériences personnelles, qui enrichissent notre vision des œuvres que nous travaillons en commun. C’est une question d’alchimie, délicate à trouver.

 

Par Bruno Serrou

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