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Helmut Lachenmann : Art et démocratie

par Helmut Lachenmann, le 30/01/12

Réédition en français d’une communication du compositeur allemand Helmut  Lachenmann intitulée Art et démocratie donnée à l’Akademie der Künste de Berlin le 8 novembre 2008 (parue depuis dans Sinn & Form)

A l’ami très vénéré Gerhart Baum
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J’aurais pu commencer cette communication en évoquant la relation de défiance que les artistes depuis des temps immémoriaux entretiennent avec l’idée de « démocratie », défiance pleinement justifiée par le respect incontesté de la majorité qu’elle implique. (Schiller, Démétrius : « La majorité est un non-sens »)
Mais mon aiguillon aujourd’hui est bien plus le dégoût et l’amertume qu’inspirent des expériences décourageantes et même franchement répugnantes de la démocratie, dans le domaine social, politique, idéologique ou culturel.
Ce sont des procédés démocratiques – et cependant manipulés – qui ont si funestement aplani le chemin vers des positions clés à des personnages édifiants tels que George W. Bush et Silvio Berlusconi et en leur temps, par ailleurs, aux nationaux-socialistes.
En vertu même des processus de choix démocratique, les manœuvres et les ruses pour obtenir la majorité semblent triompher inéluctablement. Le « citoyen responsable » est une pure déclaration d’intention illusoire que des procédés plus ou moins subtils de désinformation et de démagogie, agrémentés d’une touche libérale, démentent sans cesse.
Il ne s’agit certes pas de rallier cette position qui veut que la démocratie soit un « moindre mal », mais pas davantage de s’accommoder fût-ce du plus petit – mais toujours nuisible – des maux.
Il ne fait aucun doute que chaque dérogation à la démocratie n’ait finalement un rapport avec une pratique d’argumentation sans scrupule, tapageuse et bassement démagogique de la part de ceux qui s’engagent dans la course au pouvoir. Autrement dit, dans la course à la majorité, qui ne se réduit pas à la seule campagne électorale. Les combines, la désinformation et autres mensonges, une fois démasqués, ne comptent plus que pour des peccadilles ou de simples erreurs, application cynique du onzième commandement : « Tu ne te feras pas pincer ».
Dans leur course sans scrupule à l’audimat, les médias concourent au discrédit de la démocratie au sein d’une société des loisirs et des jeux qu’ils ont eux-mêmes promue en payant généreusement les protagonistes de l’abrutissement collectif.
« Coupables », nous le sommes tous plus ou moins, car nous avons tous de façon plus ou moins consciente intériorisé ces égoïsmes sans vergogne où puisent abondamment les thématiques de la prospérité et de la sécurité. Nous nous bornons à hausser les épaules, nous nous résignons à devenir aveugles et sourds devant ces injustices sociales qui nous font honte et nous rachetons notre bonne conscience par des dons. En 1955, plus précisément le 5 mai, dans son discours commémoratif du 150e anniversaire de la naissance de Schiller, Thomas Mann dénonçait déjà en ces termes ces égoïsmes et ces échappatoires :
« après deux guerres mondiales et toute la brutalité et la cupidité qu’elles ont générées, c’est désormais de façon involontaire qu’une humanité ivre d’abêtissement court, titubante sous une profusion de records techniques et sportifs, à son anéantissement. »
Une thèse qui, après toutes les guerres et génocides qui ont suivi n’a rien perdu de son actualité et dont les termes peuvent aussi s’intervertir : après tant de guerres subies et toute la brutalité et la cupidité qu’elles génèrent, c’est désormais de façon involontaire qu’une humanité ivre de scénarios d’anéantissement court, titubante sous une profusion de records techniques et sportifs, à son abêtissement…

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Lorsque la démocratie, entendue comme un état souhaitable de « souveraineté du peuple », est établie sur des pratiques électorales et des décisions majoritaires, nous sommes en droit de nous demander : un peuple ? Sommes-nous un peuple ? Dans quelle mesure ? Qu’est-ce qu’un peuple ?
Une fois dépouillée de son masque grec, l’idée de « peuple » devient suspecte ; des mots et des expressions tels que Völkisch, Volksgerichthof, Volkszorn, etc., mais aussi Volkspolizei, volkseigener Betrieb, n’ont pas cessé de hanter nos cauchemars. Sa capacité à convoquer l’irrationnel, le magique, l’aveuglement collectif et la haine de la pensée dans des mots aussi triviaux que Volkslied (« chanson populaire ») ou volkstümlich (« folklorique ») n’est pas plus rassurante.
Cela dit, cette communion magique a aussi ses mérites : ce fut aux cris de « Nous sommes le peuple ! » que les citoyens de la ex-RDA, dans un élan collectif, s’opposèrent à leurs oppresseurs. L’anecdote de ce citoyen qui sur chaque mur portant l’inscription Wir sind dasVolk (« Nous sommes le peuple ») ajoutait Ich bin Volker! (« Je suis Volker ! ») révèle, sous la plaisanterie, une réalité plus prosaïque qui a tôt fait de rattraper cette population qui s’autoproclamait, jusque dans sa courageuse résistance civile, « le peuple ».
Aux questions : « Sommes-nous un peuple ? » ou « Dans quelle mesure le sommes-nous ? », il conviendrait d’ajouter cette autre : qui est-ce « nous » ? En ce moment d’une histoire européenne qui depuis longtemps sait avec Arthur Rimbaud que « Je est autre ».
Pour aller vite, c’est ici précisément que l’art aurait son mot à dire. L’idée de « peuple » en tant que destin collectif n’implique pas seulement l’existence d’une conscience collective et de sa concrétisation historique mais aussi la conscience de cette existence et peut-être même de l’existence d’un inconscient collectif. À la lumière d’une réflexion sur l’histoire politique et culturelle, cette idée pourrait et devrait porter une sorte de conscience collective critique, non pas attentiste mais attentive. En réalité, elle résulte d’un sentiment du « nous » qui souvent naît spontanément de situations telles que la panne de secteur, la catastrophe naturelle, la menace militaire ou le mondial de football – à noter, à ce titre, la manchette du quotidien Bild : « Nous sommes pape ».
En tant que conscience nationale, l’idée de « peuple » s’oppose à d’autres peuples, plus ou moins proches, et suppose une culture portée collectivement. Une famille en quelque sorte – ne parle-t-on pas de « patrie » ? – qui, en tant que telle, exige une certaine dose de responsabilité et de soumission, une restriction de la liberté individuelle dans l’intérêt général.
Friedrich von Schiller, poète du peuple allemand s’il en est, a lui-même reconnu cependant que l’engagement, l’intégration de l’individuel dans cette communauté que l’on nomme nation ne pouvait être au bout du compte que provisoire. L’idée patriotique lui paraissait méprisable, bonne tout au plus pour la jeunesse. « Elle est absolument intolérable pour un esprit philosophique et ne peut s’accommoder d’un simple fragment. Or qu’est-ce d’autre, une grande nation, qu’un fragment… », etc.
Il faudrait à présent se demander : comment faire cohabiter l’idée de « peuple », dont la « démocratie » se porte garante, avec celle d’individu doté, au cours de l’histoire culturelle et philosophique européenne, d’une anatomie, d’une conscience morale, d’une raison, d’une « dignité inaliénable », d’une liberté ; mais aussi – au moins depuis le Wozzeck de Georg Büchner – rappelé à son aliénation, sa noirceur, sa déraison ? Et comment encore concilier la pensée libérale dérivée de ce même concept d’individu ?
Dans notre société, la « réalisation personnelle » sombre forcément chez les uns dans le désespoir d’une survie personnelle et chez les autres dans un enrichissement personnel effréné. Du reste, elle est, par bien des côtés, mise au pas et assimilée à une vision du bonheur standardisée et commerçante (axée sur le profit), de telle sorte que la pensée des « libéraux » peine à se détacher des déformations arbitraires qu’elle génère. En tant que « destin collectif » de ces égoïstes du profit – chanceux ou malchanceux –, le concept de « peuple » semble aujourd’hui irrévocablement au bord de l’implosion. Laissée à l’état de nature démocratoïde, la réalisation personnelle s’enfonce irrémédiablement dans l’enrichissement personnel et dans l’autocritique destructive : égoïsme-échappatoire.
Une véritable réalisation personnelle ne peut exister que si les humains se reconnaissent dans leurs capacités spirituelles et intellectuelles, dans la quête de la connaissance et dans leur condition de mortels. Elle ne peut s’accomplir que dans une parfaite indifférence aux promesses manipulatrices d’un bonheur tout commercial et qu’en accord avec l’idée d’un peuple « capable de décisions majoritaires responsables » – aussi bien dans un sens restreint, géographique, national que dans un sens plus global, universel, celui de l’espèce et de la création. De cette réalisation-là résulte tout ce qui porte l’empreinte et la noblesse de la personne humaine : ses visions de bonheur, ses valeurs morales et ses espérances en elle-même et dans la société.
Il serait peut-être utile de s’interroger sur la religion et sur l’action des Églises. Mais les Églises ne me semblent plus que les ruines, respectables mais affaiblies, de cette ferveur intacte des premiers temps de la Chrétienté. Au cours de l’histoire européenne, le logos renaissant leur a extirpé toute créance et leurs actions se bornent aujourd’hui à la vie civile (si l’on excepte les ravages que les dogmes détachés de la réalité – notamment de la doctrine catholique – ont provoqués dans le tiers-monde). Elles sont aujourd’hui aux portes de l’entertainment (idyllique) et ce n’est pas qu’aux USA que cette frontière a depuis longtemps été franchie.
La démocratie ne me semble digne d’être aimée, vécue, protégée, elle ne me semble être une médiation positive au sein de la collectivité que lorsque la conscience de notre enracinement façonné, historique, géographique, racial, s’accompagne de l’engagement de nos facultés intellectuelles, de notre capacité d’ouverture, de notre promptitude à l’aventure esthétique. Dans ce cadre, on ne peut faire l’économie d’une réflexion sur notre caractère éphémère, menaçant et dangereux, entretenu sans cesse par la peur, la violence, l’indifférence, le souci de confort et la guerre déclarée contre l’esprit.

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Parler de la mobilisation des facultés intellectuelles si nécessaires au bon fonctionnement de la démocratie revient pour nous ici à parler de l’art, car c’est bien à leur plus forte expression que l’art fait appel.
Je ne vois d’autre possibilité sérieuse que celle d’un art qui influe sur la prise de conscience humaine, sociale, au moyen d’une sensibilité radicale et spirituellement féconde. L’art doit rappeler aux humains leur destin d’êtres doués d’esprit et les pousser à l’accomplissement d’une réalité nouvelle.
Les artistes n’ont rien à dire, mais quelque chose à faire. Et ce faire en dira toujours plus que ce qu’ils auront eux-mêmes pressenti.
Pour une réconciliation avec le concept, aujourd’hui suspect, de démocratie, je préconise – et ce n’est pas là un point mineur – que les Académies des arts deviennent, de façon plus explicite et plus « frondeuse », une Académie de l’art.
Pour cela, une réflexion permanente doit être menée sur le concept d’art – d’abord au sens européen – et sur sa problématisation. Car c’est bien dans ce moment où le logos éclaire les expériences des sens d’une lumière toujours neuve et, au-delà des sens, l’esprit, que l’art trouve son origine. Mais pour qu’une telle réflexion aboutisse, il faut aller à la rencontre d’autres cultures, non européennes. Il faut mener une étude et une réflexion sur leurs développements esthétiques, leurs visions du monde et leurs systèmes de croyance, plus ou moins intacts, leurs espaces mythiques et magiques. Avec respect, curiosité, émotion.
La culture européenne a depuis toujours porté et légitimé un regard d’esthète ravi et désinvolte, un regard profiteur en quelque sorte. Elle a exalté l’escapade idyllique vers d’autres cultures et leur coloris exotique – y compris au sein de sa propre tradition. En poussant le raisonnement, on peut dire qu’à ces « autres cultures » appartient aussi – au moins dans le domaine musical – cette culture propre à notre société qui, arrimée à une idée figée de la tradition, se procure la « récréation de l’âme » dans la fuite vers des paradis magiques : aujourd’hui le gamelan ou les râga, demain Bach, Vivaldi, Tchaïkovski ou Rachmaninov, plus tard Oscar Peterson ou Jimmy Hendrix… Pour en rendre compte, il serait utile de diagnostiquer ce domaine de la prestation de services que l’on désigne par le concept-fouillis d’entertainment et qui pourvoit à notre « besoin de détente » au quotidien, notre besoin de fuir la réalité vers des espaces esthétiques intacts. À nouveau, avec respect, curiosité et émotion.

Il faut, d’autre part, ajouter à la réflexion sur l’idée d’art :

A) la réflexion sur le magique. En d’autres termes, la réflexion sur l’art doit recouper – ou se couper – d’une réflexion sur l’idée de conscience collective, cette conscience qui submerge un peuple, le public d’une salle de concerts, l’assemblée dans une église, les fans dans un concert pop ou les supporteurs dans un stade. Je me réfère à cette idée ou, si l’on préfère, à cette expérience du magique en tant que force qui nous touche, nous entraîne, nous enthousiasme collectivement ; cette force qui nous contraint ensemble, de façon plutôt irrationnelle, à être un peuple ; qui à l’occasion nous relie dans l’ivresse. Une force cependant à conjurer dans l’art, à rompre en tant que reflet, à dénoncer en tant que nouveauté, à suspendre.
Qu’il soit dit au demeurant – pour anticiper la discussion mais nullement pour la clore – que cette expérience magique de communion appartient aussi bien à l’art qu’à l’entertainment, ou à ce que nous nommons comme tel par généralisation abusive. L’impact de l’entertainment comme la faveur dont il jouit dans la société résultent de la relation sans ambiguïté qu’il entretient avec le magique, tous niveaux confondus : d’André Rieu et Gotthilf Fischer aux Sex Pistols, en passant par les boîtes techno, Rock-Palast et les Festivals de Salzbourg ou de Bayreuth. En revanche, de cette aventure de l’esprit qu’est l’art, l’expérience du magique sort magnifiée : à travers le logos, l’intuition, l’imagination et la volonté constructive – Apollon et Dionysos –, l’art à la fois rompt et suspend le phénomène magique qu’il évoque. C’est de cette rupture et de l’irritation esthétique qu’elle provoque que l’art tire son action sociale subversive.

B) Une Académie de l’art qui tiendrait compte de tout ceci, par exemple de la dimension exaltante d’un « ordre social démocratiquement opérant » émanant de citoyens responsables, trouverait sa raison d’être et son rôle dans la société :

a) en premier lieu, celui de garder toujours vivante la discussion autour du concept d’art, le définir moins par ce qu’il a été, est et pourra devenir que par ce qui le distingue :
–    d’une part, de celui d’entertainment. Constamment identifié à l’entertainment et de façon volontairement trompeuse, l’art apparaît alors, par contraste, comme intellectuel, vain, élitiste et incompréhensible (« Détendez-vous avec de la bonne musique »). Souvenez-vous, il y a quelques années, de l’accord « démocratique » à la GEMA qui stipulait un conseil d’administration composé exclusivement d’animateurs de télévision, car il ne s’agissait pas de « mélanger les torchons et les serviettes » !
–    d’autre part, de la richesse esthétique et excitante pour les sens qu’offrent d’autres cultures, non européennes et que les Postmodernes se sont empressés d’étiqueter habilement de « musiques du monde » ouvrant les portes à leur exploitation parasitaire (la « thérapie à l’aide de cellules vivantes » postmoderne).

b) Une deuxième tâche consisterait à introduire cette discussion dans l’espace public, à susciter une observation permanente de cet objet « art » – lui-même en mutation et en extension permanentes – et ceci dans tous les lieux et sous toutes les formes possibles : dans les jardins d’enfants, écoles et lycées, médias radiophoniques et télévisés, rubriques culture des journaux, programmes de concert, catalogues d’exposition, livrets de CD, etc., etc.
Cela peut paraître naïf mais on ne l’a pas suffisamment tenté jusqu’à présent. Je crois qu’en résistant ouvertement à ce que je nommerai ici par commodité et en référence à Karl Kraus « abrutissement », on aboutirait à une idée pertinente de la démocratie qui tournerait le dos à l’image rabâchée du « citoyen responsable ». On aboutirait également à la prise de conscience électrisante pour l’imagination et l’intellect de ce qui nous rend à tous le concept d’art si essentiel. Ceci permettrait de diffuser au sein de la société – autant que faire se peut et naturellement avec des insuffisances – une sorte de responsabilité environnementale. L’expérience mériterait d’être vécue.

Avec toutes les formes de communication que notre société met à la disposition de la vie culturelle, chaque jour est une nouvelle chance : on la laisse échapper ou bien on s’en saisit.

Helmut Lachenmann

Photographie : Philippe Gontier

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