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Olga Neuwirth : Ameuter les simulacres

par Jean-Noel von der Weid, le 05/12/11

Le 15 décembre prochain, l’Ensemble dirigé par Matthias Pintscher interprétera Construction in Space, une œuvre spatialisée de la compositrice autrichienne Olga Neuwirth, commandée pour le soixante-quinzième anniversaire de Pierre Boulez, en 2000.  Le musicologue Jean-Noël von der Weid, auteur de nombreux livres sur la musique du XXe siècle à aujourd’hui, dresse pour accents on line un portrait original d’une artiste aux multiples sources d’inspiration.

Olga, elle préférerait ne pas.
Se déguiser pour s’arroger mille morts à crédit.
Mais c’est le moyen le plus efficace pour transmettre ses pensées sur la détresse et l’implacable de ce monde. La voracité du réel et l’indétachable mort. Sa musique, sauvage souvent, puissante, contraste avec elle, frêle, mais que d’apparence, ou alors comme une jeune cathédrale. De ces fulgurances aussi peuvent jaillir une pitrerie ou une tendresse émue qui laissent en nous comme un bonheur très douloureux.
Cette ambiguïté la presse de se dissimuler sous le masque, la véritable profondeur, dit le philosophe. À se déguiser, comme pour se vampiriser, tarir ainsi toute expressivité, ou pathos, exécrés. Elle se portraitura en jeune singe, celui, ivre, qui prend les sticks salés du bar pour les trompettes de l’Apocalypse. Trop à découvert, elle s’embusque alors dans le titre de certaines œuvres, ces masques acoustiques, naît en Ève promise dégoisant d’interminables monologues suffisants à l’ombre blanche et blême de luisantes caprifoliacées ; en Anadyomène qui se mire en des miroirs déformants et nous invite, agitant des images d’attrape, à découvrir lanternes magiques, automates et pianos mécaniques franzlisztiformes au clavier couleur de nicotine ; en loup-garou misanthrope, oh Gott ! à l’enfance massacrée, qui se réfugie dans la biologie sous-marine et l’étude d’animalcules abyssaux ; en Leonora, au regard de basilic, savourant, sérieuse comme le peintre aux femmes 100 têtes, follet, kobold ou djinn avec pommes nature et beurre noisette ; en Alice, belle et effroyable, conduisant une Ducati 620 Monster sur une autoroute perdue de Californie ; en nautonier déferlant son écume sous la pluie lourde et incessante ; ou en une variation transparente, Eroïna W. H. Glut, son anagramme – amour absolu et souffrance sans remède –, arrachant du sol l’ombre de Schlemihl.
D’où un solfège de nouements et de morcellements, d’effondrements ou de constructions dans l’espace, les pseudo-sculptures spatiales de Naum Gabo, vastes mouvements de l’immobile, entrechoquements de sons, à la recherche de quelque désastre qui était, pourrait resurgir, mais n’est pas. Ce qu’Olga Neuwirth découvrit aussi au Musée juif de Berlin : sombre éclair silencieux figé dans la pierre, où erre la mémoire à vif, parcouru en son intérieur de déchirures rectilignes et ininterrompues qui concrétisent l’absence par la présence, la Parole qui lui manque. D’où sa volonté d’insérer dans sa musique, de différentes manières, de l’espace, des collisions de plusieurs espaces, de l’énergie lancée vers le néant (l’électronique servant à créer des « espaces artificiels de sonorités »). Les sons, distordus, ravagent, impénétrables ou, écartelés de silences, dévoilent leurs entrailles, ou encore, à la trotte-menu, hooloomooloo haptique, « tendent leurs petites mains », comme parle Elfriede Jelinek. Ces morsures et torsions sonores (jamais agressives, mais gorgées de colère) sont notées avec une extrême minutie, celle des cinéastes de la rigueur blanche, qu’elle affectionne, tel Resnais, Lynch ou Robert Bresson qui l’imprégna de ses Notes sur le cinématographe, dont celle-ci : « Se forger des lois de fer, ne serait-ce que pour leur obéir ou désobéir difficilement. » Celles ainsi qui permettent de dévergonder les cloisons séparant les arts ; de vaporiser les frontières entre chanteurs et instrumentistes, ensemble et électronique, espace et non-espace, réel et irréel, bruit et son ; d’introduire des instruments marginaux comme la cithare bavaroise, les guitares hawaïenne et électrique, les cassettes audio ou l’archet électrique (e-bow) utilisé dans le rock, souillant souvent le beau son ; le suave. Jaillissent alors libres des images sonores aux oreilles de l’auditeur dont les confortables automatismes sont détraqués ; ce qui les oblige à se concentrer, à « surmener leur perception », les engage dans de nouvelles tragicomédies de l’écoute (entendre inquiète). Désillusionniste-née, la compositeur évacue le reconnaissable, attrait essentiel de l’art pour le grand nombre de ceux qui s’imaginent ainsi le comprendre ! mieux, le gauchit légèrement, comme pour s’en moquer.
Mais elle préférerait ne pas, Olga.
Laisser imaginer que ces faux-semblants puissent servir de trame à l’illusion d’une vérité.

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Coordination éditoriale : Véronique Brindeau
Photographies : Philippe Gontier
Montage de l’article : Luc Hossepied

 

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