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Johannes Maria Staud : Par ici !

par Jéremie Szpirglas, le 10/06/11

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
Avec le cœur joyeux d’un jeune passager.
Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
Qui chantent : « Par ici ! vous qui voulez manger
Le Lotus parfumé ! »

C’est autour de ces quelques vers, empruntés au « Voyage » de Baudelaire (dernier poème des Fleurs du Mal), que se cristallise aujourd’hui la musique de Johannes Maria Staud, figure de proue de la jeune génération autrichienne. Sans relever de l’illustration musicale, la création qu’il nous livrera le 17 juin prochain à la Cité de la musique, Par ici ! est pour lui un premier pas vers la poétique baudelairienne, avant de s’y perdre corps et âme l’an prochain, dans une mise en musique de ce même Voyage.
Première expérience du jeune compositeur à l’Ircam, Par ici ! peut s’entendre comme une esquisse préparatoire, exploration préliminaire des richesses microtonales rendues possibles par les outils informatiques développés dans les studios de l’institut. S’inspirant du piano scordatura de Gérard Grisey — qui, dans Vortex temporum, désaccordait légèrement quelques notes de l’instrument — ainsi que des tempéraments orientaux singuliers utilisés par les pianistes perses, Johannes Maria Staud et Robin Meier ont mis au point un piano d’un nouveau genre. Sous ses dehors anodins de piano électronique MIDI, c’est en réalité un piano microtonal, dont l’accord peut être modifié à tout moment, jusqu’au quart de ton supérieur ou inférieur pour chaque touche. Tout au long de l’œuvre, pas moins de onze notes (lesquels varient en cours de route) sont ainsi désaccordées d’un bout à l’autre du clavier, qui peut alors se lancer d’égal à égal dans le jeu de la microtonalité avec les autres instruments de l’ensemble.
S’armant d’octaves « impures », c’est-à-dire très légèrement augmentées ou diminuées, et autres accords complexes plus ou moins altérés, Johannes Maria Staud ouvre une brèche dans notre perception harmonique : « Ce n’est pas pour moi une démarche spectrale, dit-il, et je ne veux pas non plus donner l’impression d’un piano désaccordé, mais bien plutôt celle d’une nouvelle harmonie intrinsèque au clavier. Les notes désaccordées ne sont pas perçues comme fausses, mais comme participant d’une conception microtonale de l’harmonie. Comme bien d’autres systèmes harmoniques avant lui, celui-ci se déduit de la ligne mélodique. Mais il permet en outre tout un jeu avec les fameux battements, bien connus des accordeurs, que font naître les interférences acoustiques au sein de ces micro-accords. »
Une nouvelle dimension de l’harmonie : il n’en faut pas moins pour rendre justice à cette « poésie violente, ponctuée de moments d’intimité et de fragilité », qu’est pour Johannes Maria Staud la poésie de Baudelaire.
Jérémie Szpirglas

photo copyright Philippe Gontier

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