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Henry Cowell, un pionnier de la musique américaine

par Ensemble intercontemporain, le 17/02/11

Pianiste et compositeur, Henry Cowell (1897- 1965) est une figure centrale de l’avant-garde américaine des années 20. A travers l’analyse de trois pièces pour piano du compositeur, au programme du concert du 1er mars à la Cité de la musique, Philippe Manoury nous présente un portrait de cet étonnant pionnier de la musique moderne.

La personnalité d’Henry Cowell est, tout comme celle de son aîné Charles Ives, révélatrice d’une certaine conception musicale très typique des États-Unis au début du siècle. Le goût de l’expérimentation, le refus de s’insérer dans une tradition d’écriture venue de l’Europe, et la volonté de « produire du sonore » de façon non conventionnelle sont des attitudes qui caractérisent bien la position de Henry Cowell.

Le piano est, pour Cowell, un des terrains d’expérimentation les plus riche. L’histoire retient son nom principalement en tant qu’inventeur du cluster (masse de sons joués avec la paume de la main ou les avant-bras). Il faut nuancer ce point de vue. Les clusters ont fait leur apparition bien avant la musique de Henry Cowell puisqu’on les trouve déjà, de façon moins agressive, dans les manuscrits des sonates de Scarlatti. Cependant le compositeur américain ne devait pas connaître les versions originales de ces sonates car les éditeurs les publiaient dans des versions « aseptisées ». L’utilisation qu’il en fait en est, de toute manière, différente. Cette découverte aura des conséquences nombreuses. Edgar Varèse, quelques années plus tard les intégrera comme éléments percussifs dans la fin d’Ionisations, Bartók les utilise dans sa Suite en plein air, non sans avoir auparavant poussé la conscience morale jusqu’à demander par écrit à Cowell la permission de les utiliser (!), et plus près de nous, Karlheinz Stockhausen leur consacre son dixième Klavierstück. Les clusters ne résument pas toute la palette sonore que Cowell déploie sur le piano. Le jeu dans les cordes, soit en glissandi, soit en pizzicati, soit en percussion est également fréquemment utilisé.

The Tides of Manaunan, composé en 1912, est la première pièce à introduire les clusters dans son œuvre. Manaunan, aux dires du compositeur, est le dieu qui mit en mouvement les particules et la matière avec laquelle furent conçus les soleils et les mondes. Sur une basse, tout en clusters, d’un caractère répétitif, proche de l’incantation, se développent des formules mélodiques encore attachées à un certain romantisme. Le parcours général de cette pièce suit une progression jusqu’au fortissimo pour revenir à la nuance très douce du début.
D’un aspect encore plus simple, The Banshee, composé treize ans plus tard est une pièce qui se déroule exclusivement en jouant à l’intérieur du piano. Les cordes y sont frottées, glissées, pincées par le pianiste qui, pour ce faire, doit être debout le long du corps du piano. Une autre personne doit alors être assise à la place du pianiste afin de pouvoir actionner les pédales.

Tiger est probablement la pièce la plus développée et la plus riche du cycle. Composée en 1928, son écriture pianistique n’est pas sans rappeler la Sonate ou l’Allegro Barbaro de Bartók. Même obstination sur des répétitions d’accords, même goût harmonique pour les sonorités rudes et dissonantes. Mais si le propos est moins élaboré que dans bien des œuvres du compositeur hongrois, Cowell fait preuve ici d’une surprenante richesse d’invention sonore qui anticipe de quelques trente années sur certaines œuvres de Stockhausen. A preuve, le début dans lequel un accord de six sons évolue progressivement dans de grands clusters couvrant cinq octaves joués avec les deux avant-bras d’où émergera la résonance de l’accord du début sous forme d’harmoniques. L’usage des harmoniques, et de clusters d’harmoniques, phénomène très usité dans les œuvres de piano de notre époque telles que la Troisième Sonate de Pierre Boulez, trouve ici leur première exploitation. La richesse des plans sonores du piano s’en trouve considérablement enrichie.

Le personnage de Henry Cowell fut très indépendant et eut à souffrir fréquemment de nombreuses attaques. Ses concerts en Russie soviétique en 1928 (fait extrêmement rare pour un artiste américain à cette époque), son homosexualité et, bien sûr, ses prises de positions esthétiques n’étaient pas du goût d’un public mélomane toujours très conservateur dans ce pays. Après lui, des compositeurs tels que Henry Parch, qui inventera lui-même sa propre lutherie, et surtout John Cage et ses pianos préparés, pour ne citer que ces deux noms-là, se situeront dans une démarche analogue. Même un compositeur américain plus traditionnel tel que Virgil Thomson dira que « la musique [de Henry Cowell] couvre une largeur d’expression et de technique supérieure à celle de tous les autres compositeurs vivants ».
Philippe Manoury



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