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L’aura d’Hurel – entretien avec Jean-Pierre Derrien

par Jean-Pierre Derrien, le 15/04/08

Hurel

Le 25 avril prochain, Sébastien Vichard sera le pianiste soliste d’Aura, une nouvelle pièce en création de Philippe Hurel, pour piano et ensemble, que dirige Ludovic Morlot. Commande de  l’Ensemble intercontemporain, l’œuvre est construite à partir d’un précédent concerto pour piano et orchestre, composé en 2002, du même titre. Le compositeur s’entretient ici avec Jean-Pierre Derien de sa construction, étroitement liée à son titre énigmatique.

Ce n’est pas la première fois, Philippe Hurel, que vous composez une œuvre concertante. Je me souviens d’une œuvre pour vibraphone et ensemble pour Daniel Ciampolini, Quatre Variations, d’une pièce dédiée à Benoît Fromanger, Phonus, pour flûte et orchestre et vous venez de composer une œuvre pour saxophone et ensemble pour Johannes Ernst. Y a-t-il une disposition d’esprit particulière pour écrire des pièces concertantes, ou bien est-ce à chaque fois un problème différent ?

Il y a quelques années, j’étais complètement opposé au fait de composer des œuvres concertantes  parce que ça ne correspondait pas à ce que j’écrivais, notamment du fait de l’éternelle relation soliste-orchestre, soliste-ensemble. Comme d’autres compositeurs, j’ai essayé de revisiter cette relation, afin qu’elle ne soit pas toujours une opposition, ou un mixage parfait entre les deux, ou encore un dialogue. Dans la pièce pour vibraphone et ensemble, j’ai plutôt repensé l’idée du concerto grosso. Le concertino, qui est constitué du vibraphone, des autres percussions et du piano, est une sorte de « méta-instrument » qui serait un vibraphone grossi, une sorte de percussion spatialisée. Le vibraphone étant un instrument harmoniquement « pauvre », il m’a été aisé de réaliser cette fusion instrumentale de manière à amoindrir l’identité du soliste. Ce qui m’excite dans ce « rapport au concerto », c’est en fait l’identité voilée du soliste par cette espèce d’aura qui l’entoure. En fait, dans le concerto, je considère l’ensemble comme un amplificateur. Si l’instrument soliste ne se projette pas dans l’espace, on reste, acoustiquement en tout cas, dans une dualité soliste/ensemble. Dès qu’on le projette, qu’on « l’éparpille » un peu et qu’on lui donne de la place dans l’ensemble ou l’orchestre, on lui confère une autre dimension. Il perd un peu de son identité mais il gagne en taille, c’est assez paradoxal.

En ce qui concerne la pièce pour saxophone et ensemble, de quoi s’agit-il ?

Là, j’ai pris encore un autre parti. La pièce porte un titre grec Phasis, en référence aux différentes apparences d’un astre durant sa révolution, mais aussi à la notion de « phase » en acoustique. En fait, le soliste joue des motifs assez reconnaissables, déformés au fur et à mesure, et il n’est jamais exactement calé avec les instruments qui l’accompagnent, ce qui produit une sorte de phasing, effet qu’on emploie en électronique. Les autres instruments le rejoignent, ou non, et on retrouve alors cette idée que j’aime dans l’écriture d’une pièce concertante, c’est que le soliste n’est plus le protagoniste comme dans le concerto « classique », mais un simple déclencheur d’opérations, de processus.

Si on en vient à cette œuvre-ci, la première question que je me pose, par rapport à vous qui utilisez beaucoup de micro-intervalles, c’est : comment faites-vous avec le piano, qui est tempéré ?

Le problème s’est posé. Depuis des années, je ne voulais pas toucher au piano, sauf comme simple instrument d’ensemble. Avec l’orchestre, j’étais très embarrassé, parce lorsqu’on écrit pour le piano beaucoup de notes approximées au demi-ton et qu’on a ainsi utilisé à peu près toutes les notes du spectre dont on dispose, on ne peut plus confier les mêmes hauteurs en quarts de ton aux autres instruments, ce serait très confus acoustiquement. Finalement, j’ai fait en sorte que chaque partie de la pièce explore différemment la relation soliste/ensemble et particulièrement le rapport tempéré/non-tempéré.

Dans la première partie par exemple, le piano est totalement « enguirlandé » par les bois qui eux, jouent en micro-intervalles, mais toujours décalés d’une ou deux notes, ce qui crée alors une sorte de halo sonore, d’où le titre Aura. Si c’est bien joué, on doit toujours obtenir un effet d’irisation.

C’est une manière de traiter la question des micro-intervalles par rapport au piano, il y en a d’autres ?

Oui évidemment, on peut désaccorder le piano, mais ce n’est pas le cas ici. Dans le premier mouvement, le déclencheur, c’est cette « ribambelle » de notes jouées par le soliste, sorte de perpetuum mobile, qui sert de base à une écriture par irisation. Dans le second mouvement, où j’ai joué sur la lenteur, le déclencheur,  c’est un motif d’accords obsessionnel, une longue mélodie qui se transforme lentement et sert de cantus firmus  à un canon par augmentations irrégulières. Chaque groupe instrumental a sa propre vitesse et le piano est perturbé par les autres instruments qui ne jouent pratiquement que des quarts de ton. Évidemment, par comparaison, le piano apparaît comme véritablement désaccordé.

Vous dirigez l’ensemble Court-Circuit. Qu’est-ce qu’un compositeur qui s’occupe d’un ensemble ?

Comme je suis des deux côtés, je suis toujours en train de me poser des questions sur la relation entre composition et diffusion. Programmer, ce n’est pas toujours aimer tout ce qu’on propose au public, c’est surtout se dire que tel compositeur a un projet et qu’il faut le défendre. Par ailleurs, j’aime bien donner la possibilité à des gens non encore repérés de s’exprimer avec un ensemble, des gens dans lesquels je crois. Ce fut le cas avec Mauro Lanza que j’ai rencontré très jeune et qui est maintenant connu des institutions. Et puis, le jeunisme ne m’intéressant pas vraiment, il y a le plaisir de demander d’écrire une pièce à certains compositeurs un peu à l’écart à un moment de leur carrière. Ainsi, Allain Gaussin a écrit pour nous l’une de ses meilleures pièces. Mais plus que jamais, diriger un ensemble, c’est un acte politique de résistance.

Quels sont vos projets actuels ?

Outre la pièce d’orchestre que j’écris pour l’orchestre d’Oslo, j’ai entrepris quelque chose qui me tient à cœur depuis longtemps, une pièce sur Espèces d’espaces de Georges Perec qui est l’un de mes écrivains favoris. C’est un projet avec l’ensemble 2e2m, dans lequel interviendront une actrice-chanteuse, une chanteuse et un architecte pour la scénographie. J’écrirai  aussi un texte car je ne veux pas abîmer celui de Perec. Son texte sera dit et le mien chanté. Entre-temps, je composerai une pièce pour Royaumont, pour orgue et deux cuivres, ce qui me pousse à me replonger dans la musique spatialisée de nos illustres ancêtres comme Gabrieli…

Jean-Pierre Derrien
Extrait d’Accents n° 35
– avril-juillet 2008

Photo : Philippe Hurel © Nicolas Havette

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