Autour d'une œuvreVoir tous les articles de cette rubrique

Christophe Desjardins à la bibliothèque Lancry

par Ensemble intercontemporain, le 15/04/06

L’altiste Christophe Desjardins propose depuis 1999, au côté du comédien Denis Léger-Milhau, des spectacles associant des œuvres pour alto à un choix de textes poétiques. À la bibliothèque Lancry, située dans le Xe arrondissement de Paris, ils présentent cette fois une partition pour alto de Gilbert Amy, D’Ombre et lumière, alliée à des extraits du recueil Les Planches courbes d’Yves Bonnefoy.

Pourquoi avoir choisi d’associer musique et poésie ?

J’ai la chance de jouer d’un instrument merveilleux, l’alto, mais c’est un instrument qui reste secret et un peu méconnu. Aussi pour en faire partager les richesses et faire découvrir les musi-ques écrites pour lui, je suis sans doute un interprète plus « militant » que d’autres. La composition de programmes mêlant musique et autres disciplines artistiques est une activité que je pratique donc depuis plusieurs années. Cela permet de dépasser le côté un peu formel du concert classique.

La musique apporte ses propres images, son univers. Comment cohabite-t-elle avec le texte, notamment celui d’Yves Bonnefoy ?

L’écoute musicale garde une grande part de mystère. Comment évoquer l’effet ressenti par la vibration de la corde, particulièrement celle d’un instrument comme l’alto, si proche de la voix humaine ? Comment décrire le plaisir suscité par la découverte d’une phrase musicale admirablement construite ? Les mots sont pauvres pour cela et c’est d’ailleurs peut-être un exercice inutile. Mais si ces sensations reçoivent en écho la quintessence du langage, c’est-à-dire à la fois le rythme, la sonorité et le signifiant des mots, il me semble que l’expérience de l’auditeur peut en être transformée. C’est particulièrement vrai avec la poésie d’Yves Bonnefoy, qui n’a rien d’abstrait ou d’hermétique mais qui est au contraire matière, objet, sensation et mémoire. Je suis d’ailleurs surpris qu’il ait tant écrit sur le regard (les pages admirables sur Picasso ou Giacometti) et peu sur l’écoute. Peut-être est-il naturellement plus proche du compositeur que du peintre et n’a-t-il pas besoin d’expliciter cette expérience sensible ? Pourtant j’aimerais bien l’interroger sur cette question de l’écoute musicale.

On a déjà vu des solistes sur des scènes de grands chorégraphes. Que pensez-vous de l’association musique et danse ?

Je suis justement en train de préparer un spectacle avec la danseuse et chorégraphe Marion Lévy, sur une pièce de Michaël Levinas. Le fait que le geste du musicien soit générateur de l’ensemble des mouvements de la danseuse est vraiment fascinant. Mais très exigeant aussi car cela oblige à une autre concentration, à une attention plus grande à ses propres gestes, au placement sur scène. À la différence de l’association avec la poésie, où chaque discipline est en écho de l’autre, danse et musique peuvent vraiment arriver à fusionner.

Quel lien entretenez-vous avec les compositeurs qui ont écrit pour vous ?

Pour le moment, aucun ne semble trop fâché avec moi ! Pourtant, ce sont presque toujours des personnalités complexes et des caractères « bien trempés ». Pour décrire un peu la relation de l’interprète au compositeur, il faut comprendre qu’être l’accoucheur d’une nouvelle œuvre, c’est non seulement faire exister quelque chose qui a demandé au compositeur plusieurs mois de travail, mais c’est aussi rendre visible une production que le compositeur ressent comme une véritable partie de lui-même. Après le moment très intense de la création, vient le temps de la diffusion ; c’est à la fois une maturation de l’œuvre pour l’interprète et une séparation pour le compositeur puisque l’œuvre a maintenant sa mémoire et son existence autonome. D’où la responsabilité de l’interprète et les liens très forts qui se tissent dans la durée avec le compositeur.

Musique contemporaine ? Quelle définition en donneriez-vous ?

Je pourrais reprendre la formule favorite de Pascal Dusapin : la musique des compositeurs « pas morts » !

La musique contemporaine a-t-elle trouvé son public ?

Aujourd’hui, c’est l’ensemble de la pratique du concert qui commence à vaciller. Grâce à un soutien fort des pouvoirs publics, la situation française est encore préservée mais l’avenir est préoccupant. La musique est quasi absente de l’éducation scolaire, les conservatoires conservent plus qu’ils ne forment les futurs musiciens aux défis qui les attendent, les salles de concert peinent à renouveler leur public, et, on le voit à travers les débats sur le « P2P », l’idée se répand insidieusement que non seulement tous les produits culturels se valent, mais qu’en plus il est normal de les consommer gratuitement. Effectivement dans une « société du trop », on va très vite vers un gommage des hiérarchies et un déclin des démarches qui demandent a priori un certain effort. Mais dans ce contexte, la musique contemporaine se porte plutôt bien, car par nature elle échappe aux effets du marketing de masse et aux spéculations médiatiques, et reste, avec tous ses questionnements, un formidable miroir de notre modernité.

Jouer en bibliothèque rime avec : transmettre, découverte, exercice de style ou défi ?

C’est d’abord souhaiter que mes auditeurs-spectateurs passent un très bon moment, et bien sûr qu’ils repartent tous avec un disque d’alto dans une main et un livre de poésie dans l’autre !

Interview accordée à En Vue, le magazine des bibliothèques de la Ville de Paris (édité par Paris bibliothèques) / mars 2006
www.paris-bibliotheques.org
Extrait d’Accents n° 29 – avril-juillet 2006

    Mots-clefs :, , , ,


    articles récents

    Deux Esprits.

    par Matthias Pintscher, le 27/11/17

    Ryoko Aoki : pour un Nô contemporain.

    par Laurent Fassol, le 23/11/17

    Atem Lied de Toshio Hosokawa.

    par Emmanuelle Ophèle, le 19/11/17

    Julian Prégardien : un Wanderer contemporain.

    par Jéremie Szpirglas, le 31/10/17

    Œuvres uniques pour concerts uniques.

    par Matthias Pintscher, le 26/10/17


    diversVoir tous les articles de cette rubrique