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[solo] Arnaud Boukhitine : Métaphysique des tubes

par Remy Louis, le 15/01/05

Soliste à l’Ensemble Intercontemporain depuis 2002, virtuose du tuba mais aussi de l’euphonium, du trombone basse ou de l’ophicléide, compositeur, pédagogue, Arnaud Boukhitine nous fait partager sa passion des cuivres, du baroque au contemporain en passant par le jazz.

Sa nouvelle œuvre, Cocina española, sera donnée en création au Centre Pompidou le 16 janvier prochain

Qu’est-ce qui amène à choisir l’Ensemble Intercontemporain quand on joue un instrument aussi particulier que le tuba ?

Par définition, les concours d’orchestre réservés au tuba sont rares. Je suis passé par l’Orchestre Français des Jeunes, et j’ai été quatre ans « supplémentaire » à l’Opéra de Lyon. Je n’avais pas d’idée préconçue en passant le concours de l’Ensemble Intercontemporain. Mais, une fois admis, je n’ai pas tardé à trouver ma place. Le tuba y est mieux mis en valeur que dans un orchestre symphonique, où le trombone basse sera votre voisin de chaise pour toute la carrière. Ici, je suis amené à changer de place, à côtoyer d’autres musiciens, à expérimenter d’autres mélanges de timbres.

En fait, plutôt que d’un seul instrument – certes imposant –, on devrait plutôt parler d’une « famille » d’instruments…

Dans le sillage de l’École américaine, la facture récente a évolué vers plus de puissance. Jusqu’aux années soixante et soixante-dix, les instruments français étaient plus petits. Pour ma part, je joue essentiellement le tuba basse en fa, dont le pavillon est moins large que celui du tuba contrebasse. Se mélangeant mieux avec les autres instruments, il favorise la recherche de nouveaux sons, d’équilibres différents, avec une grande marge de sécurité quelle que soit la tessiture. Et vous savez combien les compositeurs contemporains sont attirés par les extrêmes ! Je joue également à l’occasion le tuba contrebasse, en do ou en si bémol, plus répandu dans l’orchestre symphonique, et le tuba ténor, aussi appelé euphonium.

Votre formation vous a donc permis de passer sans difficulté d’un instrument à l’autre ?

En fait… pas du tout ! Ces dernières -années, l’enseignement a mis l’accent sur le tuba basse en fa et sur le tuba contrebasse en do. Naguère, les tubistes jouaient aussi le trombone basse et le tuba ténor. C’est pourquoi je n’ai moi-même abordé ce dernier qu’après avoir été nommé professeur au Conservatoire de Dijon. Ayant commencé le tuba relativement tard, à douze ans, j’ai appris sur un instrument plus gros que celui que jouaient mes élèves. Cette exploration s’est aussi nourrie de mes premiers pas dans le jazz, où la correspondance entre le tuba ténor et la basse se crée naturellement. Et je me suis mis plus récemment encore aux instruments « périphériques » tels que le trombone et le trombone basse, ou encore l’ophicléide, ancêtre du tuba et du saxophone.

Sur quel type de répertoire êtes-vous -engagé ?

Étant membre de la cellule « musique de chambre », je participe à l’élaboration des programmes de l’Ensemble Intercontemporain. De façon générale, l’Ensemble joue des musiques entre lesquelles existent de nombreuses passe-relles esthétiques. Il donne cependant assez peu le répertoire moderne et contemporain pour quintette de cuivres né aux États-Unis à l’initiative de l’American Brass Quintet — lequel ne comporte pas de tuba. Je pense aux chefs-d’œuvre signés Elliott Carter, William Bolcom, Jacob Druckman, et même Keith Jarrett.

Le programme de musique de chambre de janvier 2005, lui, réunira dans diverses formations les noms de Pascal Dusapin, Renaud Gagneux, Regis Campo, Gérard Grisey, Gilbert Amy, ainsi qu’une œuvre pour tuba solo, Cocina española, à laquelle je travaille en ce moment.

…ce qui prouve que vous êtes, vous aussi, de ces musiciens interprètes qui entretiennent un rapport étroit avec la composition !

Mon ambition première était de devenir compositeur, mais pas seulement pour le tuba ! Composer pour soi est un exercice difficile — -on cisèle l’écriture en fonction de ses propres spécificités, c’est-à-dire aussi ses qualités et ses défauts. Mais je préfère vraiment écrire pour les autres. Ma pièce pour dix tubas, Métaphysique des tubes (où je dirigeais sans jouer) est née dans le cadre d’un projet pédagogique élaboré avec Sylvie Cohen, chargée des actions éducatives à l’Ensemble. Le titre m’a été inspiré par le livre d’Amélie Nothomb, dont j’aime le style très particulier. Pour des raisons évidentes, ce genre de pièce ne court pas les rues ! Mes pièces précédentes réunissaient des ensembles de cuivres. Je m’efforce toujours de dépasser l’instrument, de débusquer des effets sonores plus généraux, plus consensuels, en un sens, que ceux qu’on imagine habituellement. Métaphysique des tubes s’ouvrait ainsi aux percussions, pour éviter une atmosphère musicale trop confinée. Cocina sera peut-être une pièce plus « personnelle ».

Cette « personnalisation » n’a donc aucun rapport avec le fait qu’il s’agit cette fois d’une pièce soliste, dédiée à votre -instrument ?

C’est exact. Elle trouve son origine dans une pièce antérieure écrite pour atelier jazz et orchestre d’harmonie, dont le titre, No hay Banda, cite Mulholland Drive, le film de David Lynch. Je voudrais trouver des atmosphères qui soient propres au tuba et à moi-même, mais elle n’est pas encore terminée ! Elle réunira probablement une bande préenregistrée, une voix, des extraits de phrases ou de mots, tirés du vocabulaire espagnol de la cuisine — d’où son titre. Sortir de l’instrument me semble naturel, parce que je le trouve vraiment limité. Le violon l’est aussi, mais ses limites ont déjà toutes été dépassées. Tout reste à faire pour le tuba, surtout à considérer l’élévation du niveau de jeu et l’évolution récente de la facture instrumentale. On revient aujourd’hui aux pistons typiques des premiers saxhorns français. Les conséquences sont nombreuses : l’effet est plus varié, le legato plus intéressant, fluidité et vélocité sont renforcées. Ce qui est à l’évidence crucial dans le répertoire contemporain, alors que vous ne jouez guère que deux croches de suite dans le répertoire symphonique traditionnel— sauf chez Mahler ou Prokofiev, auxquels le tuba a inspiré des parties exceptionnelles. À l’Ensemble Intercontemporain, le son doit sortir instantanément sur le geste du chef, et il est souvent nécessaire de repenser les phrasés. Plus l’instrument est souple et véloce, plus il est facile d’y parvenir.

Je suppose que votre volonté de repousser les limites se trouve aussi à l’origine de la constitution de vos deux ensembles, le quintette de cuivres Turbulences dès 1998, et la formation jazz Des embouts et des becs en 20011 ?

Avec Turbulences, nous explorons tout le répertoire pour ensemble de cuivres depuis le milieu du XIXe siècle, à chaque fois sur des instruments adaptés. Jouer les quintettes de cuivres de Jean-François-Victor Bellon (1795-1869), par exemple, sur des instruments modernes, ne fonctionnait pas du tout. C’est pourquoi j’ai commencé l’ophicléide. La démarche, portée notamment par David Guerrier, est collective, partagée et donc très motivante. Elle est aussi salvatrice pour l’oreille. À jouer toujours le même instrument, on s’habitue à sa sonorité, mais aussi à ses défauts. Le fait que sur un trombone, par exemple, le pavillon soit situé plus loin de l’oreille modifie les sensations, fait appréhender autrement le retour du son, crée certains problèmes tout en en réglant d’autres, etc. Revenir aux origines de cette famille de cuivres enrichit le jeu sur les instruments modernes. Le son de l’ophicléide, très fascinant dans l’aigu, est plus expressif que celui du tuba, plus fin que ceux de l’euphonium ou du saxhorn.Il pèche par contre dans le grave. Son timbre est très particulier, il nécessite un temps d’adaptation, mais il a tout à fait sa place dans un quintette de cuivres.

Vous vous passionnez aussi pour les projets pédagogiques, déjà évoqués plus haut.

Je ne les confonds pas avec l’enseignement stricto sensu. Depuis mon entrée à l’Ensemble Intercontemporain en 2002, j’ai participé à plusieurs projets aux côtés de Jens McManama (cor) ou Samuel Favre (percussion). Il est important de diffuser le répertoire pour cuivres par le biais de ces ateliers, car les musiciens sortant des conservatoires n’y sont pas forcément bien préparés. Or, plus on est confronté tôt à certains enjeux, plus les résistances ont toutes les chances d’être minimes. L’an dernier, un de mes élèves a passé son prix à Lyon avec la Sequenza pour clarinette de Luciano Berio transcrite pour euphonium. Il avait également reçu les conseils du clarinettiste Alain Damiens. C’était un vrai défi, mais le résultat était plus que convaincant, compte tenu des correspondances de tessiture liant les deux instruments. Au fond, le destin du tubiste est de se poser des questions. Éviter de s’installer dans un confort factice, de se laisser piéger par l’instrument, est essentiel. J’ai été nommé professeur à Dijon à vingt ans ; mes élèves étaient souvent plus âgés que moi, ce qui était très stimulant. Mon poste a rapidement englobé l’enseignement du déchiffrage et de la musique de chambre, ce qui a fait défiler tous les cuivres dans ma classe. Enseigner le seul tuba m’aurait été très vite insupportable.

Propos recueillis par Rémy Louis
Extrait d’Accents n° 25 – janvier-mars 2005

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