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Interzone, poétique de l’entre-deux

par Ensemble intercontemporain, le 15/09/09

FESTWOCHEN 2004
Commande du Festival de Berlin en 2004, Interzone
: Lieder und Bilder, est la première incursion dans le lyrique – à défaut d’un terme plus approprié – d’Enno Poppe. L’œuvre s’inspire du recueil de nouvelles éponyme de William S. Burroughs (1914-1997), écrivain américain de la Beat Generation. William Burroughs nous invite à le suivre dans une plongée fascinante jusqu’aux bas-fonds du Tanger des années 1950, alors que la ville était encore zone internationale. Délaissant toute velléité biographique, Enno Poppe, le dramaturge Marcel Beyer et la vidéaste Anne Quirijnen s’attachent à rendre l’atmosphère d’indétermination spatiale, temporelle et affective qui se dégage du livre. Écrit en anglais, tour à tour parlé et chanté, le texte de Marcel Beyer reprend certaines techniques d’écritures développées par William Burroughs, pour mieux explorer cet entre-deux, à la fois transition – en tant que lieu et processus – et interruption. Habitué à se jouer des systèmes – poursuivant leur logique jusqu’à l’implosion –, Enno Poppe trouve dans ce sujet de l’exception un espace idéal pour exprimer ses préoccupations musicales. En contrepoint, Anne Quirijnen filme la ville et ses lieux anonymes, chantiers, ponts et bords d’autoroute, ses places, lieux de vie et de passage, et les frontières de l’intime, fenêtres et immeubles étincelants – sous la forme d’une vidéo éclatée sur plusieurs écrans, vision multifocale ou prisme dispersant. Jérémie Szpirglas

« Tanger, au Maroc, est la ville où William Burroughs a écrit Interzone, le recueil de nouvelles qui a inspiré mon œuvre lyrique portant le même titre. Tanger était elle-même une sorte d’ «  Interzone  », en tout cas une zone internationale dans les années 1940 et 1950. Beaucoup de marginaux ont vécu là à cette époque : des espions, des criminels, des drogués… C’était une ville un peu sans loi, un peu chaotique. Jack Kerouac et Allen Ginsberg, les figures phares de la Beat Generation avec William S. Burroughs, y ont également séjourné .

Ce n’est pas facile de parler d’Interzone: Lieder und Bilder en quelques mots. La première idée, comme son titre l’indique (Lieder und Bilder : « Chants et Images »), a été de mêler la musique et la vidéo. J’ai commencé à travailler avec une -vidéaste avant même d’avoir terminé le livre de Burroughs. Burroughs est un auteur chez qui rien n’est stable, pour qui tout est mouvant, comme dans la logique du rêve, de l’hallucination… la logique d’un drogué peut-être : tout est en changement permanent. Cette idée est très intéressante pour le film, divisé en plusieurs écrans, disposés en cercle, le long desquels les images défilent.

C’est la même chose pour la musique. Les personnages ne sont pas fixes : ils changent tout le temps. Les hauteurs de notes ne sont pas fixes : elles changent tout le temps également… à l’aide d’un vibrato ou d’un glissando, par exemple. Avec la microtonalité, une technique que j’aime expérimenter à l’aide d’instruments anciens comme la cithare ou un vieux clavecin un peu faux et un peu déglingué que j’ai un jour récupéré dans la rue, on peut faire varier très subtilement la hauteur des sons. J’essaie en tout cas d’élaborer une échelle des hauteurs plus vaste afin d’écrire un monde musicalement plus complexe et plus instable.

La sonorité de la pièce est fondée sur une sorte d’orgue Hammond, instrument un peu inusité aujourd’hui dans la musique contemporaine mais qui était beaucoup utilisé dans tous les styles de musique au milieu du XXe siècle. Il s’agit là d’un orgue Hammond micro-intervallique qui retranscrit bien l’univers littéraire de Burroughs : je pense par exemple à une scène très célèbre dans laquelle une -machine à écrire se transforme en insecte, donc en un être menaçant pour l’écrivain en train d’écrire. Et c’est la même chose avec l’orgue Hammond : la microtonalité transforme les sons, et alors c’est comme si la musique se mettait à dysfonctionner, à devenir monstrueuse en quelque sorte, y compris à mes oreilles de compositeur.

L’orchestre, enfin, est structuré autour d’une batterie. C’est une sorte de big band avec des saxophones, des clarinettes, des claviers… mais finalement ça ne sonne pas du tout comme un big band. Ça prend une autre sonorité. La formation instrumentale vient des musiques populaires, mais ma pièce ne sonne pas comme une musique populaire… Elle sonne plutôt comme une hallucination. »

Enno Poppe
Propos recueillis par Benjamin Bibas
Extrait d’Accents N° 39
– septembre-décembre 2009

Photo © Kai Bienert

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