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Glissements de sons – entretien avec Enno Poppe

par Stefan Fricke, le 15/09/09

Poppe

Tu as mis le point final à la partition de ta nouvelle pièce pour orchestre, Markt, une commande de la Junge Deutsche Philharmonie. À présent, est-il temps de déblayer les esquisses. de marquer un arrêt, de libérer l’esprit… ou bien enchaînes-tu directement sur la pièce, l‘idée, la commande suivante ?

À l’heure qu’il est, la pièce n’est pas encore terminée. J’en suis exactement au milieu. Ce qui signifie faire des pauses, marquer des arrêts, réfléchir. Ce sont là pour moi des activités familières. Je ne suis pas « accro » au travail et j’essaie plutôt de garder l’esprit dégagé pour pouvoir me tenir moi-même – et ce qui m’occupe – à distance.

En ce qui concerne les œuvres en projet, elles ne se succèdent pas vraiment, mais évoluent toujours simultanément. En ce moment, j’ai quatre pièces déjà élaborées mentalement et je travaille à certaines d’entre elles, à des degrés différents d’intensité. Il y a un courant continu dans le travail quotidien qui fait que les différentes pièces ont un rapport entre elles et évoluent dans des directions opposées.

Comment se conjugue l’ouvrage de commande avec des idées totalement autonomes et leur mise en œuvre ? L’ouvrage de commande n’est pas sans contraintes : calendrier, effectifs imposés, lieux d’exécution…

Les idées ne sont pas toujours tributaires des effectifs ou des lieux d’exécution. Personnellement, cela me facilite considérablement la tâche de savoir qui va jouer quoi, quand et où. Ce n’est pas une limitation, mais un enrichissement. Écrire pour des musiciens en qui j’ai confiance, voilà ce que je préfère. C’est d’eux que je reçois le feed-back le plus approfondi, comme l’écrivain de son lecteur.

Où trouves-tu les idées pour tes œuvres ? Nombre de compositeurs les cherchent en dehors du champ musical, en lisant des romans, en allant voir des expositions, en écoutant d’autres musiques…

J’ai beaucoup de centres d’intérêt et il me faut toujours mieux comprendre la réalité, avoir l’esprit en éveil. Cependant, j’ai besoin de peu d’apports extérieurs pour composer. Cela tient sans doute au grand nombre d’idées que j’ai en stock et que je souhaite développer. C’est d’ailleurs lorsque je m’occupe de musique que la plupart de mes idées musicales surgissent. Justement, l’appréhension du temps et les systèmes de hauteurs des musiques extra-européennes sont toujours extrêmement stimulants.

En tant que compositeur, as-tu des -modèles ?

Oui. Arnold Schönberg qui toujours, de façon totale, a créé du nouveau. Avant même d’avoir complètement défini ses propres objectifs, d’avoir acquis la sûreté dans le métier, il s’est consacré à des choses nouvelles, à des choses pour lui encore impénétrables. Et toujours, cette profusion dans le détail ! Il n’y a pas une seule mesure dictée par la simple -routine.

Beaucoup d’artistes parlent du syndrome de la « feuille blanche », de la « toile blanche », de la difficulté de fixer les premiers mots, les premières notes. Est-ce pour toi aussi un problème ?

Non. Parce que l’acte de coucher sur le papier est précédé par une foule de pensées qui traversent mon esprit. J’ai mis au point une méthode de travail avec des carnets, dans lesquels coexistent les états les plus divers d’une même œuvre. Je peux établir une première ébauche de la forme, sans trop d’efforts, mais peut-être aussi sans un objectif déterminé. Il y a sans doute plusieurs heures de musique orchestrale sous forme d’ébauches à -peine esquissées, dont il est sûr que je ne mènerai à terme qu’une fraction seulement. Pour aller vite : commencer est ce qu’il y a de plus facile. Le milieu, lui, est ardu. Et terminer est de nouveau -formidable.

Propos recueillis par Stefan Fricke
Extrait d’Accents n° 39
– septembre-décembre 2009

Photo : Enno Poppe © Maud Chazeau

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