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[solo] Alain Damiens : Les clés de la clarinette

par Antoine Pecqueur, le 15/01/10

Damiens

Alain Damiens est membre de l’Ensemble -intercontemporain depuis 1977. Créateur du Dialogue de l’ombre double de Pierre Boulez ou du Concerto d’Elliott Carter, il possède un jeu à la fois précis et volubile qui révèle toutes les possibilités de la clarinette. En janvier, il est à l’affiche de l’Opéra de Paris où il interprète au côté du Béjart Ballet Lausanne le Dialogue de l’ombre double.

Quels souvenirs gardez-vous de votre entrée à l’Ensemble intercontemporain ?

Quand j’étais élève au Conservatoire de Paris, on ne me parlait jamais de Stravinsky, de Messiaen ou de Berg. Ce répertoire était complètement absent. À côté de cela, j’allais écouter du jazz et de la musique contemporaine. Il y avait donc un décalage entre ce que je recevais et ce que j’aimais. À tel point qu’en sortant du conservatoire, je pensais m’être trompé de voie et j’étais presque prêt à arrêter la clarinette. Je ne voyais pas ma vie artistique toujours à la même place dans un orchestre symphonique. J’ai eu alors la chance d’intégrer l’Ensemble inter-contemporain, qui venait à peine d’être créé. Il fallait former musicalement un groupe dans lequel, d’emblée, nous défendions à la fois le répertoire du XXe –siècle et la création. C’était un projet réfléchi et structuré.

Que représente pour vous la figure de Pierre Boulez ?

Il me fait regarder les choses autrement. J’aime son exigence et sa réflexion sur l’acte musical. Pour lui, tout est en relation. La réussite d’un concert dépend des musiciens, de la qualité des répétitions, de la régie… Chez lui, le son et le phrasé sont dans le geste. Pendant les répétitions, il arrive toujours à nous communiquer une analyse de la pièce sans nous l’expliquer théoriquement. Par ailleurs, il a formé une école de composition. J’aime le fait que ceux qui ont travaillé avec lui ne sont pas devenus des clones mais ont trouvé leur propre voix.

Quel regard portez-vous sur l’évolution de la création musicale depuis votre intégration au sein de l’Ensemble intercontemporain ?

Cela fait plus de trente ans, soit une génération, que je suis membre de l’Ensemble intercontemporain. Je remarque qu’il y a eu une explosion de la création. Aujourd’hui, certains compositeurs sont dans une radicalisation du langage, comme Raphaël Cendo ou Yann Robin. Mais d’autres sont plus polis et cherchent surtout à plaire. On est dans une époque bizarre…

Pourquoi la clarinette est-elle autant utilisée par les compositeurs contemporains ?

La clarinette fascine les compositeurs pour plusieurs raisons. Tout d’abord, elle possède une très large étendue, d’au minimum trois octaves et une sixte. Cet instrument peut aussi faire preuve d’une impressionnante vélocité, qui s’explique notamment par la simplicité de sa construction. Enfin, il y a sur la clarinette une riche palette de dynamiques, depuis le pianissimo le plus minime jusqu’à de puissants fortissimo. C’est à mon sens un instrument un peu félin.

Quel rapport entretenez-vous avec l’improvisation ?

Avant d’intégrer l’Ensemble inter-contemporain, j’ai eu la chance de rencontrer Vinko Globokar. Ce fut une expérience très intéressante sur l’improvisation, la « musique sociale », comme il l’appelle. Il y a toujours de nouvelles formes d’improvisation à trouver. Je pense qu’il faut que l’improvisation soit aussi composition. Sinon, cette pratique peut vite devenir un jeu narcissique de musicien. L’improvisation, c’est une réflexion sur ici et maintenant, ça réussit ou ça rate…

Comment voyez-vous la place de -l’Ensemble intercontemporain dans le paysage musical ?

Posséder un ensemble permanent dédié à la musique contemporaine et à la création, c’est une chance. Cela devrait même être une obligation pour un pays… Je remarque que la création de l’Ensemble intercontemporain a engendré la naissance de nombreux autres ensembles de musique contemporaine. Ce qui permet d’une part que les œuvres tournent et d’autre part que des compositeurs que l’Ensemble ne joue pas soient interprétés par d’autres formations. Par ailleurs, ce que j’aime dans l’Ensemble, c’est que chaque musicien a une vraie responsabilité dans la vie de la formation. On dit ce qu’on pense, ce qu’on souhaite, ce qu’on regrette. Il y a beaucoup de débats, notamment avec notre directrice musicale Susanna Mälkki, c’est indispensable et constructif.

Quels ont été les grands tournants dans la vie de l’Ensemble intercontemporain ?

À chaque fois, l’arrivée d’un nouveau directeur musical a constitué une étape forte dans la vie de l’Ensemble. Peter Eötvös nous a par exemple fait particulièrement travailler le son, nous amenant à jouer chaque note comme un roman. David Robertson a ouvert une autre relation avec le public, en présentant les œuvres, et nous a fait découvrir la musique américaine. Susanna Mälkki a, quant à elle, une énorme responsabilité : elle a face à elle un ensemble qui connaît maintenant presque tout le répertoire du XXe siècle. Nous l’avons choisie collectivement, et elle a appris le français très rapidement, ce qui a permis de mieux nous comprendre. Parmi les chefs invités, j’ai été particulièrement marqué par Hans Zender, qui a une grande conscience de la notion d’engagement.

Parallèlement à votre carrière de soliste au sein de l’Ensemble intercontemporain, vous enseignez au Conservatoire d’Aubervilliers-La Courneuve. Comment se présente la nouvelle génération de -clarinettistes ?

Je n’ai que de grands élèves en perfectionnement, surtout des étrangers. Ils viennent me voir principalement pour la musique contemporaine. Je remarque qu’ils sont tous d’un très haut niveau, aussi bien techniquement que musicalement. Ils sont vraiment ouverts et passionnés. Mais je suis inquiet : comment vont-ils faire pour trouver une place dans la vie musicale ? Paradoxalement, si le niveau monte, il y a de moins en moins de postes. Les étudiants veulent d’ailleurs rester le plus longtemps possible dans les conservatoires car cela les rassure. Je les forme à toutes les clarinettes et aux différents langages. J’essaie par ailleurs de leur faire comprendre qu’on peut être heureux dans la musique même en n’étant pas forcément un interprète. Il y a un grand nombre de métiers périphériques, liés par exemple à la musicologie, à la programmation, au son ou à la communication. La clarinette est un objet magnifique, mais le sujet, c’est la musique.

Parlez-nous de votre spectacle avec le Béjart Ballet Lausanne, dans lequel vous allez interpréter le Dialogue de l’ombre double de Boulez…

Pierre Boulez et Maurice Béjart étaient de grands amis. Tous deux doués d’un esprit novateur, ils ont fait école. Il est intéressant de mettre en regard le mouvement musical et celui du corps. J’avais déjà joué le Dialogue de l’ombre double avec les sculptures équestres et les danseurs de Bartabas. C’était un spectacle vraiment passionnant. Je pense qu’il faudrait faire plus de spectacles transdisciplinaires, mêlant peinture, danse, architecture, musique, dans des lieux différents.

Propos recueillis par Antoine Pecqueur
Extrait d’Accents n° 40 – janvier-mars 2010

Photo : Alain Damiens © Elisabeth Schneider

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