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La percussion comme geste et parcours. Entretien avec Bruno Mantovani, compositeur.

par David Verdier, le 03/04/18

Percussionniste de formation, Bruno Mantovani nous parle en passionné et en connaisseur de sa nouvelle œuvre, Cadenza n°1 pour percussions et ensemble qui sera créée le 25 avril à la Philharmonie de Paris. Une histoire de dramaturgie musicale entre le geste soliste virtuose et l’impertinence de l’instrument.

Bruno, pour commencer, comment définiriez-vous votre relation avec l’Ensemble intercontemporain ?

J’ai commencé à travailler avec plusieurs membres de l’Ensemble bien avant d’être directeur du Conservatoire de Paris. Ma première œuvre était un concerto pour clarinette basse, interprété par Alain Billard. Ma relation avec ces musiciens va au-delà de la sphère professionnelle, c’est une somme d’aventures individuelles. Je n’oublie pas que c’est avec eux que j’ai appris mon métier de chef. Ils ont été très bienveillants avec moi ! L’Ensemble intercontemporain c’est aussi pour moi la figure de Pierre Boulez. Il reste à mes yeux comme une boussole, une figure essentielle de notre temps. Il a beaucoup dirigé ma musique et nous avions des liens privilégiés. J’admire cette polyvalence de talents, elle m’est une source inépuisable d’inspiration lorsque je passe des fonctions de chef à celles de compositeur et directeur du Conservatoire de Paris…

Le terme de « compositeur » recouvre-t-il toutes ces activités  ?

Absolument. Je dirais que c’est un seul et même métier. J’ajouterais qu’un compositeur, c’est aussi pour moi un musicologue – quelqu’un qui se positionne par rapport à l’Histoire et qui fait un choix en matière de filiation, des choix par rapport aux personnes dont il hérite. La musicologie est un art qui doit porter vers la modernité.

Extrait de la partition de Cadenza n°1 de Bruno Mantovani

 

Votre nouvelle œuvre, Cadenza n°1, sera interprétée par le percussionniste (et professeur au CNSMDP) Gilles Durot (photo ci-dessous). Vous avez vous-même suivi une formation de percussionniste et composé plusieurs pièces dont un concerto pour timbales. Quelle particularité revêt cette famille d’instruments pour vous ?

C’est très intrigant. Je ne joue absolument pas de la clarinette et pourtant c’est l’instrument pour lequel j’ai le plus écrit. La percussion donne souvent un côté « Monsieur Bricolage ». C’est la raison pour laquelle j’écris pour des effectifs de percussions homogènes, comme par exemple les congas dans Le Grand Jeu. Dans cette nouvelle œuvre, le parcours entre les instruments de percussion crée une forme. Je suis parti d’idées très simples comme des trilles, des roulements ou encore des grésillements, toute une palette d’effets qui pouvaient circuler d’une percussion à une autre. J’ai écrit dans un second temps des sections pour ensemble instrumental et la forme a commencé à émerger. La pièce est écrite pour deux ensembles avec un percussionniste soliste dans chacun, et un percussionniste soliste principal.

Gilles Durot, Conservatoire de Paris, 2018

Vous écrivez ce que vous auriez vous-même aimé jouer ?

Disons qu’il y a dans cette pièce des formules que je voulais entendre. J’entends dans votre question celle du rapport que je peux entretenir avec la virtuosité. J’adopte rarement une virtuosité qui va contre l’instrument ; en revanche, je demande à l’interprète d’être toujours à la limite de ce qu’il peut exécuter. En général, les musiciens qui ouvrent une de mes partitions pour la première fois sont découragés et pensent qu’ils ne pourront pas la jouer au tempo indiqué. Ils sont surpris de constater que c’est possible en réalité. Inversement, il y a des formes de d’écriture virtuose moins denses mais plus difficiles d’exécution.

La dramaturgie d’une pièce, c’est important ?

C’est la chose la plus importante pour moi. La percussion est l’instrument qui s’intègre le moins car il est soliste par nature et capable de grandes déflagrations dynamiques comme de jouer pianissimo. La percussion permet également de changer d’instrumentation en cours de route. Dans mon concerto, j’ai imaginé un ensemble de peaux « façon Xenakis », un ensemble plus résonnant et un marimba positionné plus loin qui a une fonction de musique répétitive. Une des grandes leçons de dramaturgie musicale, c’est le Boléro de Ravel.

La percussion est-elle selon vous compatible avec l’élément mélodique ?

Oui et pas uniquement avec des claviers. Écoutez le duo enregistré par Max Roach et Dizzy Gillespie à Paris en 1989. La percussion intègre totalement l’élément mélodique. J’ai repris cette idée en ajoutant à la mélodie des choses plus personnelles comme ces lignes qui s’envolent et s’interrompent brutalement. J’ai voulu aussi que le marimba joue comme sur des peaux et que les peaux rendent un effet de marimba durant la vingtaine de minutes que dure la pièce. Je suis très heureux que ce concerto soit dirigé par Peter Eötvös. C’est mon père spirituel, un passionné de jazz et de percussion, et un génie de l’histoire de la musique – bref, la personne idéale !

 

Photos (de haut en bas) : © Franck Ferville / © EIC

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