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Magnus Lindberg : un Grand Soir tout en contraste !

par Jéremie Szpirglas, le 20/02/18

Le 9 mars à la Philharmonie de Paris, préparez-vous à un nouveau Grand Soir tout en contraste concocté par Magnus Lindberg. L’occasion d’une rencontre avec le plus ardent des compositeurs scandinaves.

Magnus, vous connaissez l’Ensemble intercontemporain depuis longtemps. Comment décririez-vous cette relation au long cours ?

C’est une longue et belle histoire qui remonte à 1983 ! Je crois que notre premier concert était au théâtre du Rond-Point : Peter Eötvös dirigeait Ritratto. Depuis ce jour, nous n’avons jamais perdu contact. Les travaux de l’Ensemble intercontemporain, et pas seulement notre collaboration, ont grandement contribué à nourrir mon écriture pour ensemble. C’est une véritable source d’inspiration. Ce qui est frappant avec l’Ensemble, c’est la virtuosité de chacun de ses membres. Leur attention au détail est proprement stupéfiante. L’EIC a son propre son, reconnaissable entre tous, à l’instar des plus prestigieux orchestres. Bien sûr, écrire pour un ensemble comme celui-là est bien différent d’écrire pour un orchestre symphonique. Ce format « sinfonietta » est très bénéfique : les lignes y sont plus fines, ce qui signifie que l’on peut davantage se rapprocher des instruments, du son et, à terme, de la musique. L’Ensemble a, en ce sens, trouvé une dynamique de groupe idéale. Ma relation avec ce dernier a donc non seulement eu un effet sur la manière dont j’écris pour ensemble mais aussi sur celle dont je compose pour grand orchestre.

L’EIC vous a donné « Carte Blanche » pour ce Grand Soir. Comment avez-vous approché l’exercice  ?

Laissez-moi dire d’abord que c’est pour moi un véritable plaisir et un grand honneur. C’est aussi une très grande fierté que de partager l’affiche avec Gérard Grisey, Iannis Xenakis et Brian Ferneyhough. Je les ai choisis, car je ne serais certainement pas devenu le compositeur que je suis aujourd’hui si je n’avais pas été en contact avec chacun d’entre eux et je leur en suis infiniment reconnaissant. Ces trois compositeurs si différents les uns des autres m’ont enseigné quelques-uns des grands enjeux de la création musicale. Il m’a bien sûr fallu tirer ensuite mes propres conclusions, et je me suis depuis éloigné d’eux, mais ils m’ont ouvert l’esprit. Ils m’ont notamment appris qu’il faut rester curieux de tout afin de bâtir et cultiver son propre style.

 

              Esquisse du début de Kraft (1985) de Magnus Lindberg

 

J’ai rencontré Gérard Grisey à mon arrivée à Paris en 1981 et j’ai eu la chance de prendre des cours avec lui. De même, j’ai côtoyé Iannis Xenakis dans les années 1980 à Paris, et même si son esthétique est à des années lumières de la mienne, j’ai toujours admiré sa musique. Concernant Brian Ferneyhough, c’est lors d’un séjour à Darmstadt au début des années 1980 que je l’ai rencontré et il m’avait alors fait forte impression, notamment par son approche intellectuelle de la musique. C’est un compositeur que je qualifierais d’« hyper expressionniste ». Il se situe à ce titre dans la lignée d’un Arnold Schoenberg. Sa musique est saturée d’expression, d’une intensité extrême et l’intensité est l’un des aspects que j’affectionne tout particulièrement dans la création musicale.

Comment avez-vous composé ce long programme ?

Concevoir un tel programme nécessite non seulement de penser à la valeur et aux qualités propres des œuvres, mais aussi à la manière dont elles se répondent lorsqu’elles se côtoient au sein d’un concert. Nous avons donc voulu une soirée à la fois excitante et plaisante, autant pour le public que pour les musiciens. Ainsi, Time and Motion Study I de Ferneyhough pour clarinette basse (photo ci-dessous) est probablement l’une des pièces les plus virtuoses jamais composées pour l’instrument. Puis Modulations, qui est à mon sens l’un des plus grands chefs-d’œuvre de Grisey : une grande pièce d’ensemble, ambitieuse par son projet comme par la philosophie qui la supporte. Palimpsest est une de mes pièces préférées de Xenakis avec cette partie complètement folle du piano placé au centre de l’ensemble disposé en arc de cercle.

 Brian Ferneyhough, Time and Motion Study I (extrait) 

 

J’aime l’idée d’ouvrir et de refermer la soirée avec deux de mes pièces, distantes de vingt ans ou presque, qui représentent deux jalons dans mon parcours de compositeur. Arena 2 a été composée pour un concours de chef d’orchestre. C’est une pièce piégeuse, l’une des plus difficiles de mon répertoire pour ensemble, avec de nombreux changements de tempi et des rythmes complexes. Avec Souvenir, qui clôt ce Grand Soir, je dis souvent que j’ai tenté de créer, avec un ensemble, l’illusion d’un orchestre de cent musiciens. Enfin lorsque Matthias Pintscher, le directeur musical de l’EIC, m’a proposé une création de Christian Rivet, Étoile double, j’ai aussitôt accepté. En tant que compositeur, je suis toujours curieux de nouvelles œuvres. J’ai hâte de découvrir celle-ci (pour violoncelle, contrebasse et ensemble) d’un compositeur qui est aussi guitariste et luthiste. Au final si cet enchaînement de pièces ne créé pas du contraste durant ce concert, alors j’abandonne !

 

 

Vous dirigerez vous-même votre pièce Arena 2. Pensez-vous qu’un compositeur qui dirige sa propre musique modifie la perception que le public peut en avoir ?   

J’ai écrit beaucoup de pièces pour l’EIC, mais je ne l’ai jamais dirigé. Ce sera donc une première et j’en suis très heureux ! Je ne crois toutefois pas que le fait que je dirige change quoi que ce soit pour le public. Mon métier principal, c’est compositeur. Je dirige un peu. J’ai donc un contact avec ce monde. Mais, selon moi, c’est surtout pour les musiciens que la présence du compositeur à leur tête est intéressante, afin de pouvoir s’exprimer avec lui. J’adore écouter les vieux enregistrements de Stravinsky dirigeant sa propre musique. Ce n’était pas le meilleur chef au monde, mais qu’importe, il avait vraiment quelque chose à apporter lorsqu’il dirigeait sa propre musique. Cela a donc un sens. Sur ma musique, comme sur celle de Xenakis, je crois connaître deux ou trois choses, et je suis certain que je peux apporter un regard neuf aux musiciens. Je suis également convaincu que nous prendrons beaucoup du plaisir à jouer ensemble.

 

 

 

Photos et illustrations  (de haut en bas) : Magnus Lindberg © Marion Kalter /Lebrecht Music & Arts ;  Esquisse du début de Kraft (1985) in Magnus Lindberg, Les cahiers de l’Ircam © Editions Ircam – Centre Georges-Pompidou 1993 ; Time and Motion Study I de Brian Ferneyhough (extrait de la partition) © Peters Magnus Lindberg © Brill/ullstein bild /Getty Images

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