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Any Road. Entretien avec Daniele Ghisi, compositeur.

par Jean-Christophe Montrency, le 19/12/17

Tombé dans la marmite du numérique quand il était petit, Daniele Ghisi présentera le 26 janvier prochain à la Philharmonie de Paris  Any Road. Une création récente pour ensemble, électronique et vidéo, inspirée par les premiers jeux vidéo, et plus particulièrement par le mythique Pong.

Daniele, vous n’en faites pas mystère : le jeu vidéo fait partie de votre imaginaire. Avez-vous le sentiment que ce nouvel art, populaire par essence, peut nourrir la création musicale au même titre que la littérature ou les arts plastiques ?

Absolument. Même si bien des gamers n’aiment pas dire du jeu vidéo que c’est un « art » (considérant que ça limiterait sa liberté et sa vivacité), je n’ai aucun doute là-dessus : c’est une forme d’art et certains (comme The Night Journey, d’après Bill Viola) sont de véritables chefs-d’œuvre, qui nourrissent ce que je fais, exactement comme un livre, un film ou un portrait du XVIIIe siècle. De même que les séries télévisées d’aujourd’hui changent notre vision de la narration en la plongeant dans une temporalité plus vaste, quasi épique, le jeu vidéo, par son interactivité intrinsèque, permet d’aller plus loin.

Je ne suis pas un joueur invétéré, mais je joue un peu et j’aime assez. Je suis séduit par l’aspect spectaculaire du jeu vidéo en même temps que par son aspect intellectuel et esthétique. Derrière son apparente simplicité, le jeu peut nous apprendre beaucoup sur la musique. Je ne pense pas simplement à la composante technologique dont vous parlez, et que j’utilise assez peu, voire pas du tout (j’en comprends l’attrait, mais n’en vois pas l’utilité dans ma propre musique pour l’instant), mais à des processus formels. Le concept de « game design » relève lui aussi d’un formalisme riche en enseignements. Sans parler bien sûr du caractère purement musical du jeu vidéo, qui vient de la relation symbiotique entre son et image, entre son et geste.

 

Le projet originel d’Any Road, réalisé en collaboration avec l’artiste vidéo Boris Labbéétait d’ailleurs de faire un pas de plus et d’intégrer le game design à l’écriture musicale : bien des jeux vidéo supposent, par essence, une « partition ». Dans certains, cette partition est affichée, comme dans Guitar Hero. Dans d’autres, elle peut être dissimulée, et néanmoins essentielle au jeu. Si l’on veut gagner, il faut « suivre » une certaine « rythmique », apprendre des enchaînements pour atteindre une forme de « perfection » du jeu. D’où l’idée d’un « concerto pour deux joueurs et orchestre ». Pour diverses raisons, cela n’a pas été possible, mais l’idée demeure, en filigrane. Si les « joueurs » ne jouent pas live, ils sont « représentés » sur scène par les deux haut-parleurs à gauche et à droite de la scène. Quant au game design, il a inspiré le travail de Boris Labbé en contrepoint de la musique. Aussi, ce que la pièce perd en « ludique », elle le gagne en sublimation artistique de ce matériau source.

Observez-vous un véritable mouvement artistique vers le numérique ?

Ce n’est pas un véritable mouvement, car il n’y a pas d’objectif commun, mais on observe certainement une attention considérable en lien avec cette thématique. De manière générale, je suis frappé du potentiel des arts numériques en tant que source d’inspiration. Une grande partie de ma production en est directement issue. Pour donner un exemple, je cherche souvent, non pas à reproduire, mais à comprendre ce que peuvent signifier certains procédés utilisés dans les arts visuels numériques dans le champ musical. Le numérique signifie surtout pour moi « algorithme », et donc « procédé ». Un procédé qui organise des images ne peut-il pas être transposé à l’organisation des sons ? Ce principe de métamorphose, d’identité des procédés, n’est possible qu’avec le numérique. C’est ce que j’ai fait dans An Experiment with Time, par exemple, qui mêle image, texte et musique dans un même flux.

 

Par sa nature  (des 0 et des 1, assez indifférents à ce qu’ils manipulent), le numérique peut s’appliquer à tous les domaines. Serait-il une interface entre les disciplines qui faciliterait les métissages ?

Certainement : la vraie question est celle du codage et de l’interprétation de cet objet brut. Mais le fait que cet objet soit identique, qu’on manipule une image ou un son, facilite les entrelacements, les points de contact entre les deux. Pour moi, le numérique est aussi le matériau primaire de mon travail, puisque je compose de plus en plus à partir de bases de données. Le travail de composition commence pour moi par l’organisation de ces bases de données, pour en extraire ce dont je vais me servir et ce que je vais métamorphoser. Tout cela serait impossible sans le numérique et les logiciels pour l’exploiter. D’autre part, le numérique est un outil sans l’être. Surtout lorsqu’on le considère sous l’angle de l’influence de l’outil sur l’esthétique qu’il contribue à forger. En ce sens, tout outil (comme le crayon, ou la notation) influe sur l’esthétique, inutile de le nier, il faut l’assumer et le numérique, comme tous les autres outils, change notre manière de créer. La différence, c’est que nous pouvons aussi le changer en retour.

 

Photo : © Franck Ferville / autres visuels : captures d’écran de la vidéo d’Any Road réalisée par Boris Labbé

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