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a capella et contemporain. Entretien avec Mathieu Romano.

par Jéremie Szpirglas, le 28/11/17

Le concert  Coro (Luciano Berio) du 01.12 à la Philharmonie de Paris sera l’occasion pour l’Ensemble intercontemporain de se produire pour la première fois avec l’Ensemble vocal Aedes, en plus de retrouver les jeunes musiciens de l’Orchestre du Conservatoire de Paris. Nous en profitons pour aller à la rencontre du fondateur et chef de cet ensemble spécialisé dans la musique a capella : Mathieu Romano, lequel, soit dit au passage, a fait ses études de flûte dans la classe de… Sophie Cherrier, flûtiste à l’EIC !

Mathieu, quelle est la spécificité du répertoire de l’Ensemble Aedes ?

Notre spécialité, c’est avant toute autre chose la musique a capella, qui implique un travail bien particulier sur le son et l’ensemble. Cela étant dit, l’ensemble Aedes s’est construit autour des répertoires a capella des XXe et XXIe siècles, pour déborder ensuite et devenir un ensemble généraliste : c’est ainsi que nous chantons tous les types de musique, du baroque à la musique contemporaine. De ce point de vue, nous apprécions particulièrement les programmes qui mettent les répertoires en perspective.

Quels sont les enjeux particuliers des musiques de création dans le domaine de la musique chorale a capella ?

Le premier enjeu est de la promouvoir, car elle est assez peu entendue. Une mission exigeante car la musique chorale est encore moins représentée que le reste du contemporain. Le deuxième enjeu est de pousser les compositeurs à en écrire car rares sont ceux qui s’y intéressent. Nous passons donc des commandes, dès que nous le pouvons, notamment à des jeunes compositeurs comme par exemple Aurélien Dumont, en essayant de ne pas nous enfermer dans une quelconque esthétique.

Observez-vous des tendances dans la façon dont les compositeurs d’aujourd’hui approchent le chœur a capella ?

Cela me serait difficile : chaque compositeur a son style, et les approches sont très variées. Certains se tournent vers un bruitisme vocal extrême, d’autres préfèrent un registre plus classique, concentrant leur inventivité sur l’écriture harmonique ou le matériau littéraire. Car c’est là un autre aspect passionnant de la musique chorale aujourd’hui : le travail du texte, un texte que l’on peut souligner, déconstruire, exacerber… Du reste, cette variété des approches est aussi ce qui m’intéresse : j’aime que l’ensemble soit un laboratoire pour les compositeurs, afin d’aller le plus loin possible dans ce qui est humainement faisable.

 

Qu’est-ce qui vous intéresse dans Coro de Luciano Berio ?

Outre le fait que Luciano Berio était un compositeur génial, vous voulez dire ? Tout d’abord, c’est une œuvre exceptionnelle. C’est aussi l’une des seules pièces du répertoire où le compositeur prévoit de mêler chœur et orchestre : de fait, on n’a pas le chœur d’un côté et l’orchestre de l’autre, mais un grand ensemble intégré de musiciens. Chaque chanteur est à côté d’un instrumentiste. C’est d’ailleurs un très grand défi pour nous. Et le défi ne s’arrête pas là : si quelques passages sont écrits à quatre voix, du chœur « classique » donc, de nombreux autres le sont à un par voix. Les choristes doivent donc être à la fois de véritables solistes, puisqu’ils sont éloignés les uns des autres et qu’ils ont chacun leur partie, et être capables d’une écoute attentive afin de constituer un chœur homogène à travers l’espace. Et tous doivent ainsi être prêts à passer, en quelques secondes, de chanteur soliste à chanteur de chœur.

Berio puise une partie de son matériau, qu’il transforme, dans les musiques traditionnelles : quels en sont les implications pour les chanteurs ?

C’est un autre des défis de cette œuvre monumentale : non seulement les chanteurs doivent être multiformes, mais ils doivent aussi faire preuve d’une grande souplesse vocale, pour se glisser tour à tour dans la peau d’un chanteur traditionnel, d’un chanteur lyrique, d’un chanteur de chœur, et même parfois d’un instrumentiste, pour tout ce qui est rythme parlé… On utilise également une formidable palette vocale : voix de poitrine, tour à tour traditionnelle et lyrique, et différents modes d’émission à l’instar de ceux que Berio utilisent dans les Cries of London, auxquels nous sommes d’ailleurs habitués puisque nous les avons chantés l’an passé.

 

Comment travaille-t-on une partition aussi complexe en plus d’être monumentale  ?

La principale difficulté pour le chef de chœur que je suis est de savoir lire la partition : celle-ci est énorme et ne sépare pas les parties du chœur de celles de l’ensemble instrumental. Il n’y a qu’un conducteur, au sein duquel toutes les parties, voix et instruments, sont mélangées. Pour donner un exemple, la première partie de soprano est sur la première ligne et la dernière est sur la dernière ligne. C’est donc une partition complexe à appréhender et à comprendre. Les chanteurs n’ont pas non plus de partition de chœur où ils pourraient retrouver ce que chantent les autres : ils ne disposent que de leur partie, accompagnée parfois de celle d’un instrument. Le travail se complique lorsque l’on sait que, dans le cadre de cette production en particulier, chœur et ensemble instrumental répéteront dans un premier temps chacun de leur côté avant de se retrouver pour les dernières répétitions. Nous serons alors dans la dernière ligne droite et tout le monde devra être prêt.

 

> Voir aussi une présentation de l’Ensemble Aedes sur Youtube :

Photos (de haut en bas) : Matthieu Romano©Géraldine Aresteanu / Ensemble Aedes© Géraldine Aresteanu / Luciano Berio © Marcello Mencarini / Lebrecht Music&Arts 

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