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in vain vu par Erik Nielsen, chef d’orchestre.

par Erik Nielsen, le 28/10/17



Le 10 novembre 2017 à la Philharmonie de Paris, l’EIC interprétera pour la première fois de son histoire in vain du compositeur autrichien Georg Friedrich Haas. Le chef d’orchestre Erik Nielsen qui dirigera l’Ensemble partage avec nous son point de vue sur cette œuvre insolite jouée en partie dans l’obscurité la plus totale.

Je lisais récemment qu’in vain entretient une lointaine parenté avec le genre pictural de la nature morte. Je ne sais si c’est vrai, mais j’aime cette idée. Car, si in vain n’est pas une œuvre ouvertement dramatique, elle se présente comme un véritable drame intérieur. Que ce soit du point de vue de l’harmonie, de l’intonation ou du jeu sur les lumières, c’est là le cœur de l’œuvre : une structure qui est apparemment le fruit de la plus haute abstraction, mais qui sonne avec un grand naturel.

L’écriture de Georg Friedrich Haas (photo ci-dessous) est d’une grande complexité en même temps que d’une désarmante évidence, comme l’illustre sa conception des micro-intervalles* : elle n’est pas simplement une construction logique mais s’enracine dans la nature physique du son. Il utilise ces micro-intervalles avec le même naturel que les autres (intervalles) et les considère dans leur ensemble, comme partie du monde réel. De la même façon, il établit une relation très intéressante avec le tempo.

Last but not least, il y a cette idée fabuleuse du compositeur d’éteindre la lumière à certains moments, idée unique dans l’histoire de la musique. Car c’est tout simplement de cela qu’il s’agit : on éteint la lumière. Et, dans le contexte d’une musique aussi complexe que celle-ci, ce seul geste se charge d’une réelle intensité dramatique. Pour l’interprète, c’est d’ailleurs un peu angoissant, même si l’écriture est prévue pour que les passages joués dans l’obscurité soient faciles à mémoriser. Ce n’est pas un ajout superflu : c’est dans la combinaison de l’écriture musicale et de « l’écriture de la lumière » que ce dispositif puise sa force, un peu comme quand un metteur en scène d’opéra conçoit ses lumières en fonction de la partition.

 

Ce geste inédit dit en outre beaucoup sur notre monde musical contemporain : on met aujourd’hui tellement l’accent sur l’aspect visuel de la performance musicale qu’il devient de plus en plus difficile de distinguer l’acte d’écouter de celui de regarder. Les deux sens deviennent inséparables. D’une certaine manière, Haas prend le contrepied de cette tendance et pose un manifeste : éteignons la lumière et contentons-nous d’écouter. Comment tout cela sonne-t-il réellement ? Par ce simple geste, il libère nos sens.

 

 

* Un micro-intervalle est un intervalle musical plus petit qu’un demi-ton. Il s’agit donc (au sens le plus large) d’une note qui ne figure pas sur le clavier d’un piano classique dont l’accord est dit de tempérament égal. 

Photos : DR 

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