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R.V. Troussova et moi. Entretien avec Natalia Zagorinskaya, soprano.

par Jean-Christophe Mido, le 29/09/17

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Depuis ses débuts, la soprano russe Natalia Zagorinskaya s’est affirmée comme l’une des interprètes les plus engagées dans les répertoires du XXe siècle à aujourd’hui. Elle nourrit d’ailleurs de nombreuses affinités avec l’univers musical du compositeur hongrois György Kurtág, dont elle a assuré plusieurs créations. Si elle a déjà chanté ses Messages de feu Demoiselle R.V. Troussova, le concert du 19 octobre prochain à la Philharmonie de Paris sera particulier pour elle, puisque ce sera la première fois qu’elle les chantera avec le commanditaire et créateur de l’œuvre en 1981 : l’Ensemble intercontemporain.

Natalia, comment avez-vous découvert la musique de György Kurtág ?

En 1993, j’ai été invité à chanter son opus 12, Eszka – emlekzaj, pour voix et violon, à Genève avec l’Ensemble Contrechamps. C’était la première fois que je chantais de la musique contemporaine et, quand j’ai découvert la partition, je me suis rendu compte qu’un univers musical absolument nouveau s’ouvrait à moi, qui m’a aussitôt émerveillée au point de vouloir y prendre part. J’ai aussitôt demandé de l’aide pour surmonter les difficultés de la partition (et notamment sa notation spécifique, qui m’était alors inconnue) au compositeur russe Edison Denisov avec lequel je travaillais à l’époque. J’ai eu beaucoup de chance de pouvoir le consulter, sur cette œuvre et sur d’autres, chaque fois que le besoin s’en faisait sentir.

La deuxième fois que j’ai été en présence de la musique de Kurtág, c’était précisément Poslanija pokojnoj R. V. Trusovoj (Messages de feu Demoiselle R.V. Troussova, 1981), que j’ai chanté en 1997, à nouveau avec l’Ensemble Contrechamps à Genève, sous la direction de Heinz Holliger. Je lui suis très reconnaissant d’avoir partagé avec moi son savoir à propos des musiques d’aujourd’hui, tant il est vrai que mon contact avec les compositeurs fut ma seule véritable « école » pour me lancer dans ce qui était alors pour moi une nouvelle expérience créative — avant cet extraordinaire cycle de mélodies, je n’avais encore jamais chanté quoi que ce soit d’une telle difficulté.

György Kurtág

Comment avez-vous rencontré György Kurtág ?

La première fois que j’ai rencontré György et Marta Kurtág, c’était en 2008, en Angleterre, au Festival d’Aldeburgh, dans le cadre duquel je chantais les Messages de feu Demoiselle R.V. Troussova et Requiem po drugu (Requiem pour un ami, 1982-87), deux cycles sur des poèmes de Rimma Dalos. J’étais un peu angoissée parce que le compositeur assistait en personne aux répétitions et au concert. Nous avons profité de l’occasion pour discuter de son nouveau cycle de mélodies sur quatre poèmes d’Anna Akhmatova, sur lequel il travaillait à l’époque.

La création de ce cycle s’est faite une année plus tard, au Carnegie Hall. Au cours des nombreuses répétitions que nous avons faites à Budapest avec Peter Eötvös, György Kurtág travaillait avec nous. Le compositeur a ainsi pris part à tout le processus de répétition, toujours avec beaucoup de tact et en même temps une attention scrupuleuse portée à tous les détails, à chaque instrument, à chaque timbre et à chaque inflexion du texte. Ce fut une période fantastique ! Et un réel bonheur de travailler avec ces musiciens formidables.

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Natalia Zagorinskaya, en répétition avec l’Ensemble intercontemporain

Le 19 octobre prochain, vous chanterez donc Messages de feu Demoiselle R.V. Troussova avec l’EIC. Quelles sont vos impressions sur cette œuvre aussi expressive qu’exigeante ?

C’est une œuvre très forte. Les mots me manquent pour exprimer mes sentiments au sujet de cette musique et de son créateur, et pour décrire leur influence sur moi. La poésie de Rimma Dalos m’évoque l’image d’un nerf à vif. Elle franchit les lignes rouges, dépasse toutes les bornes, avec ses expressions angoissées et sa franchise quasi outrancière. Certains mots de ses poèmes (par leur placement dans la phrase et leur sens dans le texte) sont si puissants qu’il en devient presque effrayant de les dire et les redire, à chaque nouvelle lecture. L’approche de Kurtág, pour lire et articuler les poèmes de Dalos, donne au texte un incroyable pouvoir d’expression, notamment par l’écriture vocale, qui explore toute la palette des émotions, du soupir au hurlement, en passant par le rire hystérique, le miaulement et le grognement. D’un autre côté, sa musique souligne parfois certaines images de pureté et de simplicité, presque à la manière d’une prière.

 

Natalia Zagorinskaya interprète Messages de feu Demoiselle R.V. Troussova pour le concert anniversaire des 85 ans de György Kurtág : 

 

Photos (de haut en bas) : DR / © EIC

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