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Cristalliser le chaos. Entretien avec Philippe Schœller.

par Pierre Rigaudière, le 12/05/17

 

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Le 9 juin prochain, l’Ensemble intercontemporain créera Hermès V de Philippe Schœller, cinquième volet d’un cycle de pièces inspirées par la figure mythologique d’Hermès, le messager des Dieux. Significativement, le compositeur a choisi de commencer l’écriture de ce cycle par le dernier volet, qui en est le « cœur », l’organe vital. À travers cette pièce, il nous parle d’un art dont l’enjeu serait, selon l’expression de Deleuze et Guattari, de « tirer des plans sur le chaos ».

Philippe, vous décrivez volontiers le monde contemporain comme un chaos. Est-ce que l’un des buts de la création artistique serait une tentative d’en extraire un sens ?

Le chaos serait, tel que le définissaient l’art et la science au XVIIIe siècle, un territoire du non-sens, de l’absurde, du désordre. L’intuition créatrice, la fulgurance, l’imagination m’apparaissent davantage comme une usine vivante amenant de l’ordre au sein du chaos. Dans ma propre expérience cognitive, ce chaos est vécu de façon permanente, notamment comme une inflation de perception. Une ville est un enfer de perception et simultanément une œuvre d’art universelle ; un corps. Car un corps humain est d’une telle complexité que sa chimie moléculaire pourrait nous faire croire, pour peu que l’on soit nihiliste, qu’il est absurde. Il n’en est rien. Il est un infini du sensible. Une œuvre d’art, production singulière dans un monde industriel qui vise le zéro défaut, nous fait renouer avec l’émerveillement que l’on peut ressentir face au chaos du monde, comme devant l’infinie complexité du vivant.

L’œuvre d’art vise-t-elle la stabilisation du chaos ?

La stabilisation, c’est la patience dans l’urgence de l’écriture. À l’origine d’une œuvre à construire, il y a comme le disait Boulez en citant André Breton « un noyau infracassable de nuit ». La nuit est soit le néant mallarméen, soit le peut-être, mais, de fait, tout sauf l’absence de soleil. Car elle est un accès à l’infinitude des soleils lointains, myriades d’étoiles, un territoire à conquérir bien plus vaste que celui de la certitude du rationnel. L’art s’intéresse selon moi à la force vitale que développe un corps, donc une âme. Le chaos, de ce point de vue, demeure simplement un écheveau d’ordre, à dévoiler.

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Répétition d’Hermes V de Philippe Schœller à la Cité de la musique

En quoi la figure mythologique d’Hermès vous inspire-t-elle ?

Hermès est une figure divine inventée par l’imagination des hommes. Le polythéisme est une chose passionnante pour qui s’intéresse à l’art. Ces dieux sont comme des figures métaphoriques de l’espace des passions, de l’espace sensible ; ce sont des continents d’une terre qui est notre corps sensible. Un corps est affecté de mille façons, comme le panthéon est constellé de mille dieux. Ce dieu Hermès est extraordinaire, comme carrefour de tout ce qu’il gouverne. Dans Caractères, le philosophe Théophraste dit « Hermès est à tout le monde », ce qui me plaît beaucoup, notamment par rapport à la musique dite « contemporaine » et qui serait encore, à en croire l’idéologie actuelle, élitiste et exclusive. S’il y a un désir de partager, ce dieu l’incarne parfaitement. En même temps, je ne suis pas dupe : si l’œuvre – même épaulée par ses garde-fous et ses échafaudages discursifs – trouve une justification, ce sera uniquement dans la réussite d’une essentielle « synthèse émotionnelle » dont chaque auditeur fera l’expérience sensible. La musique est un faisceau vivant non pas de sens mais de significations que chacun construit, selon son désir et sa nécessité, au moment même où l’écoute fait, littéralement, vivre la musique. Pour moi, ce titre est cependant important parce qu’il me permet de cristalliser mon imaginaire, mon chaos.

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Répétition d’Hermes V de Philippe Schœller à la Cité de la musique

 

Hermès V sera le cœur d’un cycle. Le cœur est un organe clé pour vous.

Oui, comme les Égyptiens me l’ont appris, le cœur est le siège de l’intelligence. Au lieu précis de la dualité entre le sensible et l’esprit, il y a justement le cœur, qui est au centre du corps, entre le sexe et le cerveau. C’est une instance de distribution, d’organisation, d’échange, de partage, de coordination de choses qui passent par lui mais qui ne s’y arrêtent pas. Je commence en effet le cycle Hermès, constitué de cinq œuvres, par Hermès V qui en est la synthèse, la mise en forme de toutes ses dimensions polyphoniques : croisement entre l’intelligence sensible, l’entendement clair et précis, et l’intuition exacte du chaos. Le projet que j’aimerais construire à terme aura en son centre la question essentielle de la voix humaine, donc du lyrisme. Dans Hermès V il n’y a, à proprement parler, pas de voix ; il y a un enchantement possible, qu’il me revient de construire. Il y a une évocation, une voix qui court, métaphorisée, volcanique et désertique. L’œuvre comprend à terme tous les carrefours qui préludent à l’expression vocale réelle de ces cinq pièces. J’entends la « voix », donc l’axe lyrique, comme symbole exact du souffle, du flux, du fleuve de l’énergie vitale.

Pour quel effectif est écrite la pièce Hermès V ?

Vingt-neuf instruments, avec vents, harpe, piano plus célesta, trois percussions, et cordes. J’écris spécifiquement pour les musiciens de l’EIC, qui sont aguerris à toute forme de jeu instrumental, et avec lesquels je suis extrêmement honoré de collaborer à nouveau. Il y a aussi avec Hermès V l’intuition de dépasser l’électronique sans l’électronique ; je souhaite me mettre en péril pour laisser entendre ce que j’entrevois de l’électronique dans l’avenir. J’ai beaucoup travaillé avec la synthèse numérique, et son feedback sur l’écriture instrumentale est fondamental. La tradition de l’écriture symphonique est la source de la conquête de nouveaux instruments dont l’électronique fait partie. Sans racines, un arbre meurt. Dans cette œuvre, il y a la question de l’énergie – donc de la virtuosité –, qu’elle soit de couleurs, de notes mais aussi de silence, de textures immatérielles. J’aimerais pouvoir trouver des systèmes d’écriture aux limites du jeu instrumental tel qu’il a été créé par l’école de Scelsi, Sciarrino mais aussi Lachenmann, et célébrer la joie, l’énergie, la splendeur subtile et sauvage du jeu d’un musicien. La virtuosité, en tant que telle, m’intéresse si et seulement si elle registre l’infini nuancier des énergies d’un corps.

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Répétition d’Hermes V de Philippe Schœller à la Cité de la musique

Quel est votre rapport au matériau ?

Le propre de ma génération, c’est de trouver par-delà le hasard – c’est-à-dire l’infini des possibles – et par-delà l’expérimentation, l’intuition de quelque chose qui fasse sens sur le plan émotionnel : le nécessaire, plus que le possible, et qui parle aussi bien à la mémoire de la musique qu’à son futur. C’est cette question qui est en jeu dans Hermès : cette œuvre s’impose comme la synthèse de tous ces questionnements qui se posent à ma génération ; ces interrogations m’ont aussi ouvert des territoires de pure invention et de recherche, offerts par les nouvelles technologies qui sont finalement des instruments de musique si l’on sait s’en saisir. Je suis à la croisée de deux générations : le sérialisme – la note, la structure –, et la pensée spectrale, la pensée du sensible, de l’univers infini, du sonore comme monde-musique. Mais je me méfie des discours d’intention. Il faut de la volonté, il faut savoir exprimer son monde, savoir formaliser, mais j’aime à penser qu’en aucun cas la technique, cette conscience autoréflexive, valide le processus d’élaboration. Si l’on est convaincu par son imagination, on a la joie infinie de la transmettre par cet outil fantastique qu’est l’écriture, et si la réalisation, l’action, est à la hauteur, si le musicien est convaincu, si le chef qui coordonne est convaincu, alors l’auditeur aura le loisir de goûter au mieux l’expérience sensible qu’on lui propose.

> écouter un extrait de Ganesha de Philippe Schœller (archives EIC)

 

Photo ©Franck Ferville

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