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Compositeur, violoniste et chef d’orchestre. Entretien avec David Fulmer.

par Jéremie Szpirglas, le 06/04/17

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Si le public de l’Ensemble intercontemporain connaît déjà David Fulmer en tant que compositeur (son Within his bending sickle’s compass come pour cor solo et ensemble figure d’ailleurs sur le dernier album New York de l’EIC), on connaît moins en lui le chef et on soupçonne à peine le violoniste : il dirigera pourtant l’Ensemble le 23 avril prochain lors d’un concert à Zagreb. L’occasion idéale de faire plus ample connaissance.

David, quel équilibre avez-vous trouvé entre les trois aspects de votre carrière de musicien : compositeur, chef et violoniste ?

Ces trois aspects trouvent en réalité une synthèse dans un geste musical unique qu’on pourrait qualifier de consubstantiel. Il m’est difficile, voire impossible, de considérer, étudier, interpréter, pratiquer et porter une œuvre musicale en ne la regardant que par un « bout de la lorgnette ». Au lieu de quoi, j’ai le sentiment que les trois se complètent de manière organique. Je ne peux tout simplement pas être un jour « compositeur », un autre « chef ». Pour moi, ces trois identités sont inséparables. Quand je m’installe à ma table de composition, je suis toujours chef d’orchestre et toujours violoniste. Ces différentes perspectives se nourrissent les unes les autres, que je travaille à une Cantate de Bach, que je compose une nouvelle pièce ou que je joue une Sonate de Beethoven.

Le programme que vous dirigerez à Zagreb est très « français » (Boulez, Dufourt, Mantovani) : quelle relation entretenez-vous avec la musique française, en tant qu’interprète et en tant que compositeur ?

Ce programme français est captivant d’intensité et de variété ! Ma relation à la musique française, ancienne et contemporaine, remonte à l’enfance. C’est pour moi passionnant de voir et d’entendre les liens entre ces différentes approches architecturales de la musique. L’une de mes premières fascinations musicales fut ainsi l’œuvre de Josquin Des Prez. Brillante, innovatrice, unique du point de vue sonore, elle m’obsède encore aujourd’hui. Mais ma passion pour la musique française ne commence ni ne s’arrête là. On pourrait remonter l’histoire de la musique plus loin encore, et, de là, sauter par-delà les siècles jusqu’aux grands maîtres des XXe et XXIe siècles. Lorsqu’on parle de musique française, on met souvent l’accent sur le « son » et le « timbre », parfois de manière exagérée. Leur traitement y est certes d’une beauté unique et séduisante. Mais je suis quant à moi tout autant séduit par le traitement du temps que j’y découvre. Car la musique française se distingue incontestablement par une approche différente de ce concept esthétique et philosophique essentiel. Je ne pourrais pas citer ici tous les compositeurs français qui m’ont frappé à cet égard, mais j’ai toujours ressenti une grande proximité avec cette musique, comme compositeur et comme interprète. Détail éloquent : j’étudiais récemment quelques œuvres que Mozart a composées lorsqu’il séjournait en France (à Paris, précisément), et je peux distinguer assez clairement l’influence manifeste que la culture française a eu sur ce géant de la musique, à un si jeune âge.


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David Fulmer (en bas) et Matthias Pintscher, Cité de la musique, 2015 

L’une des pièces que vous dirigerez est Dérive 2 de Pierre Boulez. Que vous inspire le fait de diriger l’EIC dans une pièce aussi emblématique de son répertoire ?

Boulez représente une influence considérable et une figure patriarcale, non seulement pour moi, mais pour un très grand nombre de compositeurs et de musiciens du monde aujourd’hui. C’est pour moi un honneur de diriger ce chef-d’œuvre, et j’ai été ravi de pouvoir l’ajouter au programme lors de nos discussions l’an passé avec Matthias Pintscher. L’élément le plus significatif pour moi est bien entendu de le jouer avec l’Ensemble intercontemporain. Ce sont comme deux mondes parfaits qui vivent ensemble. L’œuvre respire la virtuosité de chacun des individus qui composent l’Ensemble, et l’Ensemble respire l’anatomie exquise des structures musicales de Dérive 2. Cette pièce me fascine depuis sa création. Elle est mahlérienne dans ses dimensions, cimentée par l’agencement de ces longues phrases en un labyrinthe de gestes précis et de formes explosives. On voit là tant de visages différents de Boulez…

Vous entretenez une relation suivie avec l’Ensemble intercontemporain. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Je me sens incroyablement chanceux de pouvoir développer une relation aussi variée avec l’EIC. J’ai écrit pour eux une partition d’envergure, qu’ils ont jouée et enregistrée. Mais notre relation remonte à bien plus loin. La première fois que j’ai rencontré des membres de l’Ensemble, c’était quand Boulez est venu à la Juilliard School il y a presque dix ans. À cette occasion, j’ai joué Dérive 1 ainsi que plusieurs autres œuvres (de Stravinsky et Carter notamment). C’est à cette époque que je suis devenu ami avec le corniste Jens McManama (pour lequel j’ai plus tard écrit mon concerto pour cor-photo ci-dessous) et Jeanne-Marie Conquer, violoniste. Ces merveilleux musiciens ont été pour moi d’admirables mentors. Un peu plus tard, nos relations se sont affermies au cours de l’Académie du Festival de Lucerne, où j’étais violon solo de l’orchestre sous la direction de Pierre Boulez. Depuis, certains membres de l’EIC sont devenus d’excellents amis musicaux, ce qui a donné naissance à de nouveaux projets — dont une nouvelle œuvre à venir pour Diego Tosi, violoniste.

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David Fulmer, Within his bending sickle’s compass come avec Jens McManama (cor), Cité de la musique, 2015

Toutefois, bien avant cela, Boulez avait été une figure tutélaire pour moi. La première fois que je l’avais rencontré, c’était en 2001 au Carnergie Hall, alors que, encore adolescent, je travaillais sur son Marteau sans maître. Et, enfin, bien avant cela, j’avais méticuleusement épluché tous les enregistrements de l’Ensemble — que je collectionnais et écoutais depuis la sortie de l’enfance. J’ai le sentiment que mes relations avec l’Ensemble sont d’une grande richesse, grâce justement à la variété des situations au cours desquelles nous avons pu collaborer. Cette relation m’a profondément inspiré. Nos liens se font toujours plus étroits à chaque fois que nous travaillons ensemble, que ce soit, pour moi, en tant que chef, compositeur ou instrumentiste.

Photos © EIC




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